Union européenne : des prérogatives à saisir

31 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Politique agricole commune, TVA : quand la Commission européenne veut redonner du pouvoir aux États membres, mais que ceux-ci, France en tête, hésitent à s'en saisir…

Les États membres de l'Union européenne (UE) sont-ils condamnés à lui transférer sans cesse davantage de prérogatives ? Pas au regard du droit. Leurs représentants « peuvent décider de modifier les traités sur lesquels l'Union est fondée, y compris en vue d'accroître ou de réduire les compétences attribuées à l'Union dans lesdits traités », est-il bien stipulé dans le droit primaire européen. Quant à la Commission européenne, elle propose parfois de rétrocéder certaines responsabilités aux États membres, via la modification de quelque directive ou règlement. Depuis quatre ans, par exemple, ils jouent un rôle accru dans la gestion des fonds structurels européens. Deux autres réformes en ce sens ont été annoncées dernièrement par Bruxelles.

Pas touche à la PAC !

La première porte sur la Politique agricole commune (PAC). Il y a deux mois, le 29 novembre, la Commission a proposé de « renforcer les compétences des États membres en matière de choix et de modalités d'affectation des ressources de la PAC ». Selon Bruxelles, « le fait de passer d'une approche universelle à une approche sur mesure rapprochera la politique et ses implications réelles de ceux qui en assument la mise en œuvre sur le terrain ». Paris se réjouit-il d'une telle perspective ? Bien au contraire. Dans l'Hexagone, où l'on profite tout particulièrement de cette manne budgétaire qui transite par Bruxelles, cela suscite des inquiétudes. « Il faut arrêter de toujours augmenter la subsidiarité de la PAC ; si l'on continue comme ça, en 2026, il ne restera pas grand-chose de commun à cette politique », dénonce un agriculteur cité par Euractiv. « La France s'oppose à toute "renationalisation" de la PAC », résument nos confrères.

La seconde de ces réformes, présentée le 18 janvier dernier, concerne la TVA. Aujourd'hui, les États membres doivent s'accorder à l'unanimité pour définir les biens ou services susceptibles de bénéficier d'un taux réduit. Cela peut susciter d'âpres négociations. En 2016, comme l'a rappelé Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, à la Fiscalité et à l'Union douanière, « la question des taux de TVA appliqués aux tampons hygiéniques a même abouti dans les conclusions du Conseil européen lors des négociations sur le Brexit » ; « nos chefs d'État et de gouvernement ont pourtant bien "d'autres chats à fouetter" », a-t-il martelé. Aussi propose-t-il, au nom de la Commission, « de redonner aux États membres la liberté […] de fixer les taux de TVA comme ils l'entendent », avec toutefois quelques bornes : par exemple, le taux moyen pondéré appliqué à la consommation à l'intérieur d'un État membre ne devra pas descendre en-dessous de 12 %.

Bruxelles bouc émissaire

Ce pouvoir, les États membres « le demandent », selon Pierre Moscovici. Pourtant, « ce ne sera pas simple d'obtenir l'unanimité » requise pour entériner cette réforme, si l'on en croit ses collègues cités par Les Échos. Il faut dire que les gouvernements s'accommodent parfois très volontiers des blocages européens. Confronté aux revendications des centres équestres, par exemple, Paris ne pourra plus arguer d'une opposition de Bruxelles pour leur refuser le privilège d'une TVA réduite, si la Commission parvient effectivement à mener son projet à bien. Il va falloir assumer ! Dans certains cas, il arrive même « que des gouvernements nous demandent de proposer telle ou telle réforme […] en nous avertissant qu'ils nous en feront porter la responsabilité », selon un fonctionnaire européen cité en juin 2016 par notre confrère Jean Quatremer sur son blog Coulisses de Bruxelles.

Cela étant, il arrive aussi que Paris s'affranchisse de ses engagements européens. En 2012 et en 2014, il avait aligne le taux de TVA des livres numériques puis des journaux en ligne sur celui du papier, sans attendre le feu vert de Bruxelles. Lequel s'avère d'autant plus difficile à obtenir qu'il faut compter avec le chantage de la République tchèque. En conséquence, comme le rappelaient Les Échos en juin dernier, la France « a été condamnée en 2015 par la justice européenne mais sans être sanctionnée et elle a maintenu ces nouveaux taux réduits ». En revanche, c'est en toute légalité qu'elle a rétabli des contrôles à ses frontières en novembre 2015, après les attentats. Ils seront maintenus au moins jusqu'au 30 avril prochain. Cela en vertu d'une dérogation inhérente au fonctionnement de l'espace Schengen. Sans doute con-vient-il de le rappeler : les libertés ne s'octroient pas, elles se prennent ! Reste, le cas échéant, à en faire bon usage.

Union européenne : les ambiguïtés de la subsidiarité

31 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

La subsidiarité chère à l'Église est invoquée aussi par Bruxelles.

Selon le principe de subsidiarité, tel qu'il est défini par l'Église catholique, « une société d'ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d'une société d'ordre inférieur en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l'aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue du bien commun ».

Reformulation européenne

Ce principe a été explicitement introduit dans le droit européen par le traité de Maastricht, en application duquel, « dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n'intervient […] que si et dans la mesure où les objectifs de l'action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les États membres et peuvent donc, en raison des dimensions ou des effets de l'action envisagée, être mieux réalisés au niveau communautaire ». Formulé de la sorte, il peut être invoqué pour légitimer, le cas échéant, l'intervention de l'Union européenne, plus encore que pour préserver l'autonomie des États membres…

En finir avec les chasses d'eau

Aujourd'hui, les parlements nationaux sont appelés à exercer un relatif contrôle de la subsidiarité. Par ailleurs, un commissaire européen est censé veiller au respect de ce principe. « Nous devons montrer aux citoyens que l'Union européenne peut résoudre les problèmes à grande échelle et s'abstenir d'intervenir sur les enjeux mineurs », avait expliqué le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, en septembre 2014, tandis qu'il venait de confier cette mission au Néerlandais Frans Timmermans. Plus récemment, en février 2017, il avait dénoncé les velléités jadis manifestées par Bruxelles de réglementer les chasses d'eau : « les citoyens européens ont affirmé qu'à ce sujet, ils avaient une meilleure connaissance que les commissaires à Bruxelles », avait-il expliqué. Ce faisant, l'Union européenne et la Commission poursuivent leur intérêt bien compris – celui d'apaiser les critiques qui les visent.

Luc Beyer de Ryke nous a quittés

31 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Notre rédaction est en deuil. Luke Beyer de Ryke s'est éteint. Nos lecteurs le connaissaient surtout sous le nom de Charles-Henri Brignac.

L'un de nos plus fidèles rédacteurs nous a quittés : Luc Beyer de Ryke, alias Charles-Henri Brignac, s'est éteint à Paris le 18 janvier 2018, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Né à Gand le 9 septembre 1933, il partageait sa vie entre la Belgique et la France. Outre-Quiévrain, c'était une célébrité : dix-huit ans durant, de 1961 à 1979, il avait présenté le journal télévisé de la RTBF (Radio-télévision belge de la communauté française).

La taille du Général !

Dans l'Hexagone, sa notoriété n'était certes pas la même, mais le personnage en imposait. Luc était grand, très grand ! Sa voix portait. Il s'exprimait avec assurance, sans intimider ses interlocuteurs cependant. Nous ne nous sommes croisés que quelques fois, mais nous nous entretenions régulièrement par téléphone, discutant de ses prochains articles et échangeant nos vues sur l'actualité. Nos jugements se rejoignaient souvent. Il faut dire que nous partagions une certaine modération, tranchant avec l'enthousiasme militant propre à bien des collaborateurs d'un journal d'opinion.

Le contributions de Luc étaient celles d'un journaliste. Dernièrement, dans nos colonnes, il a encore rendu compte d'un voyage qu'il venait d'effectuer en Arabie saoudite. Il nous parlait volontiers du Proche-Orient et de la Turquie ; de la Belgique aussi bien sûr ! Sa signature apparaissait également dans les pages consacrées aux arts, aux lettres et aux spectacles ; dans ce numéro, nous publions une note de lecture qu'il nous a envoyée quelques jours avant son décès. Luc Beyer de Ryke était un grand admirateur du général de Gaulle. Paradoxalement, peut-être cela a-t-il contribué à le rapprocher de l'Action française. Au sein de l'Académie du gaullisme, dont il a été président, il a dû côtoyer de fervents souverainistes. Nous n'avons pas pu le vérifier, mais c'est vraisemblablement dans ce cadre qu'il a rencontré Pierre Pujo. Siégeant au Parlement européen pendant dix ans, de 1979 à 1989, il y avait pourtant été élu sur une étiquette libérale, et non nationaliste… C'est toutefois au niveau local qu'il s'est engagé le plus durablement en politique, notamment dans les communes de Gand puis Uccle.

En Belgique donc. Dans un pays on l'ont peut boire à la santé du roi ! Lui-même se plaisait à le souligner quand il trinquait avec des royalistes français, par exemple lors des banquets de la NAR. Francophone de Flandre, il mesurait combien la monarchie était nécessaire pour préserver la fragile unité de son pays. Son attachement à la Belgique n'était toutefois pas exclusif : « la France, c'est ma patrie linguistique et culturelle », a-t-il confié à la RTBF en janvier 2007 ; « mais cela ne veut pas dire que je renie ma patrie d'origine », expliquait-il. Et de poursuivre : « Je suis belge. Et la Flandre, je l'aime. Je l'aime passionnément – mais en français. » Ses livres demeurent pour en témoigner.

Chronique du conspirationnisme

19 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Une enquête sur le complotisme a été réalisée par l'Ifop pour la Fondation Jean Jaurès et le site Conspiracy Watch. Les conclusions de ce sondage semblent effarantes : près d'un Français sur dix serait prêt à croire que la Terre est plate ! La méthodologie suivie inspire toutefois bien des réserves.

La propagation des fake news et des théories conspirationnistes qui les inspirent parfois semble susciter une inquiétude grandissante. Dans ce contexte, une « enquête sur le complotisme » vient d'être réalisée par l'Ifop pour la Fondation Jean Jaurès. Comme le rapporte Rudy Reichstadt, animateur du site Conspiracy Watch, « beaucoup s'alarment [..] de la menace que pourrait faire peser […] pour la démocratie la banalisation d'une culture dite de la "post-vérité" dans laquelle la prise en compte des réalités factuelles dans la détermination de l'intérêt général deviendrait secondaire ». Cependant, la démagogie n'est-elle pas aussi vieille que la démocratie, sinon plus encore ? Quoi qu'il en soit, le conspirationnisme relèverait d'un « phénomène social majeur » ; dans « sa forme la plus intense », il concernerait « pas moins d'un Français sur quatre ».

Des résultats effarants

Certains résultats du sondage apparaissent effarants. Par exemple, 32 % des personnes interrogées croient que « le virus du Sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde » ; 20 % des sondés s'imaginent que « certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes » ; 16 % d'entre eux prétendent que « les Américains ne sont jamais allés sur la Lune » et que « la Nasa a fabriqué de fausses preuves et de fausses images de l'atterrissage de la mission Apollo sur la Lune » ; enfin, 9 % jugent qu'« il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l'école ».

La formulation de ce ce dernier énoncé s'avère étonnement subtile : pourquoi demander aux sondés s'ils jugent « possible » que la Terre soit plate, et non s'ils considèrent qu'elle l'est effectivement ? D'autres ambiguïtés sont porteuses de biais potentiels. Interrogés sur l'immigration, les sondés étaient appelés à s'exprimer sur l'affirmation suivante : « C'est un projet politique de remplacement d'une civilisation par une autre organisé délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques et auquel il convient de mettre fin en renvoyant ces populations d'où elles viennent. » 48 % des sondés ont répondu qu'ils étaient « d'accord ». Mais d'accord avec quoi ? Avec la thèse selon laquelle l'immigration procéderait d'un phénomène bien orchestré, ou bien avec la conviction qu'il faudrait y mettre fin ? Bien évidemment, dès lors qu'on s'imagine que les flux migratoires sont canalisés à dessein, il apparaît d'autant plus réaliste de vouloir les inverser. Mais peut-être cela aura-t-il contribué à noircir le tableau brossé par ce sondage. D'autant que le traditionnel « ne se prononce pas » n'était pas proposé aux sondés, priés de trancher à chaque fois. « Comme il s'agissait de la première grande étude sur le sujet, des aspects sont sans doute perfectibles », a concédé Jérôme Fourquet, au nom de l'Ifop. C'est le moins que l'on puisse dire.

Obsolescence programmée

Qu'en est-il, par ailleurs, du choix des thèses soumises à l'approbation des sondés ? Rien ne permet de l'éclairer, que ce soit dans la publication de l'Ifop ou le commentaire mis en ligne par la Fondation Jean Jaurès. « La plupart des grandes théories du complot en circulation de nos jours ont été proposées à l'échantillon », se bornent à prétendre les commanditaires de l'enquête. Dans ces conditions, il était d'autant plus facile pour eux d'aboutir à la conclusion selon laquelle « le conspirationnisme est corrélé avec le vote populiste ». Ce constat n'aurait-il pas été plus nuancé si les sondés avaient été interrogés sur les déboires de François Fillon ou DSK, promis chacun à un destin présidentiel ? Le cas échéant, sans doute les sympathisants de droite et même les sociaux-démocrates se seraient-ils montrés plus enclins à cautionner des thèses complotistes… Quant aux électeurs d'Europe-Écologie-Les Verts, ne peut-on pas imaginer qu'ils soient tout particulièrement séduits par la thèse de l'obsolescence programmée ?

Dans sont acception la plus courante aujourd'hui, celle-ci relève typiquement du conspirationnisme. Peu de confrères l'ont relevé dernièrement, à l'exception notable de Corentin Durand dans Numerama (11 janvier 2018). Commentant le discours de l'association HOP, qui vient de déposer une plainte contre Apple, il dénonce « un mélange peu digeste de vraies informations et de vrais délires » ; rappelant le vieillissement fatal des batteries équipant nos smartphones, il écrit par ailleurs : « Tout cela n'est que chimie. À moins que ce ne soit conspiration ? » C'est bien de cela qu'il s'agit, car une politique durable d'obsolescence programmée suppose une entente à très vaste échelle, mise en œuvre par des acteurs suffisamment puissants pour annihiler toute velléité de concurrence… C'est un fantasme dont les consommateurs s'accommodent d'autant mieux qu'il masque leur propre inconséquence. Et dont les politiques font parfois leur miel !

Macron complotiste

Sans doute ce conspirationnisme-là s'avère-t-il trop consensuel pour intéresser la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch. Comme l'explique Jérôme Fourquet, « le but de l'enquête était de disposer d'un état des lieux le plus exhaustif possible mais aussi de voir si l'adhésion à certaines thèses était corrélée […] avec l'approbation d'opinions sur des sujets très différents, relevant tous d'une grille de lecture alternative réfutant l'explication officielle et communément admise ». On se délecte de la popularité des théories les plus fantasques comme on rit de la malheureuse Nabilla faisant commerce d'une culture prise en défaut sur les plateaux de télévision : les idiots, ce sont les autres ! Incidemment, on ignore la banalité d'une phénomène particulièrement diffus, dont les populistes n'ont pas l'apanage. En novembre 2013, par exemple, SOS Racisme avait dénoncé la « stratégie globale de l'extrême droite » dans laquelle se serait inscrit le journal Minute, après avoir consacré une première page particulièrement controversée à Christiane Taubira.

Cédant à la même tentation, le président de la République a lui-même versé dans le conspirationnisme ordinaire tandis qu'il présentait ses vœux à la presse le 4 janvier dernier. Dénonçant la propagation des fake news, il a affirmé qu'il y avait là « une stratégie financée visant à entretenir le doute, à forger des vérités alternatives, à laisser penser que ce que disent les politiques et les médias est toujours plus ou moins mensonger ». Ce que contestent, d'une certaine façon… les Décodeurs du Monde. « Bien sûr, beaucoup de fausses informations sont publiées pour des raisons politiques ou idéologiques », avaient-ils souligné le 20 décembre ; « mais il y a également, dans énormément de cas, des motivations financières, avec tout un écosystème de sites et de pages Facebook qui ont poussé à l'extrême la logique des revenus publicitaires calculés aux clics ». Sans parler des méprises commises en marge de tout calcul ! Selon Emmanuel Macron, « entre le complotisme et le populisme, le combat est […] commun, il est de saper toute confiance dans le jeu démocratique, d'y faire apercevoir un jeu de dupe, une valse de faux-semblants […] au profit d'une propagande déterminée ». Profondément légitime à nos yeux, la dénonciation du conspirationnisme se prête inévitablement à des instrumentalisations politiques.

George Lucas et les Jedi à la lanterne !

6 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Petite revue de presse politique publiée après la sortie des Derniers Jedi.

Le nouveau Star Wars, Les Derniers Jedi, sorti en France le 13 décembre 2017, a reçu un accueil mitigé. Sur le site américain Rotten Tomatoes, par exemple, la majorité de nos confrères l'ont encensé, mais les spectateurs ont été nombreux à le critiquer avec virulence. Pas forcément pour des motifs d'ordre artistique.

Un film féministe ?

« Les femmes font leur entrée en grande pompe dans la mythologie Star Wars, et c'est peut-être la vraie bonne nouvelle de cette nouvelle trilogie », se félicite ainsi Gaudéric Grauby-Vermeil sur France Inter (14 décembre 2017), minimisant le rôle joué jadis par la princesse Leia… « Les dimensions mythique et archétypale » propres à La Guerre des étoiles « sont quasiment évincées par une idéologie féministe agressive », regrette Bishop Robert Barron, fondateur d'un mouvement catholique à Los Angeles, sur le site Yellow Hammer News (26 décembre 2017). Selon lui, les personnages masculins des Derniers Jedi seraient incompétents ou arrogants tandis que les femmes y apparaîtraient prudentes ou courageuses. Cet aspect-là du film, loin d'être flagrant à nos yeux, aurait nourri la défiance de militants plus ou moins associés à l'extrême droite américaine (Alt-right) – lesquels se seraient mobilisés pour en organiser le dénigrement sur la Toile ; c'est en tout cas ce que rapportent Bill Bradley et Matthew Jacobs dans l'édition américaine du Huffington Post (20 décembre 2017).

À défaut de rompre avec un patriarcat fantasmé, Les Derniers Jedi semblent vouloir se libérer du passé (parfois pour mieux s'y enfermer cependant, car cela ne va pas sans ambiguïtés). Le personnage de Yoda, censé incarner la sagesse, commande lui-même à la foudre de s'abattre sur la mémoire ancestrale de l'ordre Jedi, dont l'existence n'a plus lieu d'être : la maîtrise de la Force ne requiert plus vraiment d'apprentissage, comme en témoignent les prouesses de Rey. Dans un galaxie lointaine, comme chez nous en fait, la spiritualité et ses expériences propres à chacun se substituent à la religion placée sous l'égide d'une Église, constate Chaim Saiman dans The Atlantic (27 décembre 2017). Selon Jack Kerwick, professeur de philosophie, le film suggérerait même que « c'est de la civilisation, de ses traditions et de ses institutions que naît la corruption ». Aussi érige-t-il Rey en « héroïne rousseausite » dans une analyse publiée sur le site américain Beliefnet (1er janvier 2018).

En finir avec les sang bleu

Il lui serait d'autant plus facile de faire table rase du passé qu'elle n'est affublée d'aucun patronyme. Cela réjouira notre confrère Steve Rose : dans le Guardian (4 décembre 2017), avant la sortie du film, il s'était attaqué aux « sang bleu », exprimant l'espoir que l'héroïne de la nouvelle trilogie soit issue d'une famille anonyme ; de son point de vue « ce serait le signe que la mobilité sociale n'est pas éteinte après tout ». Les Skywalker à la lanterne ! Voilà un slogan que ne renieraient pas les militants de la « Force insoumise », pour reprendre un titre utilisé par Libération (12 décembre 2017). « On pourrait […] dire que le seul vrai sujet du film, par-delà ceux scolairement répétés des volets précédents, est le dégagisme », écrivent nos confrères Didier Péron et Olivier Lamm, risquant un parallèle avec la vie politique française : « rien à foutre du sabre-laser, à la casse le casque intégral du bébé Vador, expédié sans ménagement le grand méchant en robe de chambre lamé or et dents avariées ».

Faut-il y voir comme une mise en abyme ? Incidemment, Disney et ses sbires semblent exprimer la volonté de rompre avec l'héritage de George Lucas, qui leur a abandonné la destinée de son œuvre il y a cinq ans. « Ce n'était pas toujours facile de travailler avec George », raconte Ben Burtt, auquel on doit d'avoir façonné l'univers sonore de la saga Star Wars, cité par Star Wars Underworld (16 décembre 2017). Cependant, poursuit-il, « vous pouviez attirer son attention, avoir votre mot à dire, présenter quelque chose et obtenir un oui ou un non ». Tel n'aurait pas été le cas s'il avait travaillé sur Les Derniers Jedi, a-t-il regretté. Autrement dit : c'était mieux avant… du temps de la monarchie.