Chronique enregistrée pour RFR le lundi
23 janvier 2012.
L'année dernière, quelques prophètes avaient annoncé que
l'euro ne survivrait pas à 2011 – c'était le cas, on s'en souvient,
d'Emmanuel Todd. L'entrée dans la nouvelle année les a couverts de
ridicule ! Bien sûr, le spectre d'un éclatement de l'Union
économique et monétaire hante les esprits. Mais si l'on s'en tient au
cours des devises, en dépit d'une inflexion récente à la baisse, force
est de constater que l'euro inspire toujours confiance. Quant à nos
auditeurs, je doute qu'aucun commerçant les ait jamais priés de régler
leurs achats en or ou en dollars. Chacun peut donc le constater au
quotidien : l'euro n'est pas en crise. Du moins, pas au sens
strict.
D'ailleurs, la crise de la dette est loin d'affecter les seuls
États partageant la monnaie unique, quoique celle-ci leur complique
effectivement la tâche pour en sortir. Le redressement des comptes
publics est devenu une préoccupation majeure au Royaume-Uni, aux
États-Unis, au Japon aussi. C'est dire la légèreté avec laquelle on
attribue parfois à l'euro la responsabilité de tous nos malheurs.
En fait, les souverainistes me rappellent ces gens qui, au
lieu de condamner les violeurs, incriminent leurs victimes, coupables
de les avoir tentés en affichant leur féminité. Tu portais une
mini-jupe ? C'est bien fait pour ta gueule ! Cool...
On sait que les Grecs ont maquillé leurs comptes publics ;
mais ils en sont tout excusés, puisque c'était pour coller aux critères
de convergence du traité de Maastricht. Ils se sont trop
endettés : c'est encore la faute de l'euro, puisque celui-ci
leur a permis de le faire à moindre coût. Parallèlement, on nous
explique que la France pâtirait non pas de l'ampleur de ses emprunts,
mais de leur coût depuis qu'ils sont souscrits sur les marchés
financiers. Bonjour la cohérence.
Tout cela me semble symptomatique d'une démarche idéologique.
Évoquant l'"empirisme organisateur" cher à l'AF, Maurras.net
explique qu'il s'agit « de "voir les faits", de se laisser
guider par eux, sans faire intervenir un vocabulaire sentimental. Rien
ici n'est de l'ordre de la détestation, de l'indisposition, ou d'un
mouvement de l'âme si cher aux politiques romantiques et, plus tard,
aux démagogues électoraux qui y trouvent le moyen de remuer les foules
d'électeurs ou d'émeutiers. » Présentant l'attitude de Maurras
à l'égard des colonies, le site précise que celles-ci n'étaient jugées
« ni bonnes ni mauvaises métaphysiquement ». En
effet, « ce sont les conditions objectives de leur
développement, de leur maintien, de leur profit pour la nation qu'il
s'agit d'examiner ». Sans préjuger des conclusions, je pense
qu'il faudrait faire de même avec l'euro. D'autant que s'en
débarrasser, c'est autre chose que de ne pas l'avoir adopté...
J'en vois déjà certains sauter sur leur chaise comme des
cabris en disant "souveraineté", "souveraineté". Mais cela ne recouvre
rien de concret. Leur discours n'est que le paravent d'un idéalisme
républicain, dont participe la dénonciation récurrente du "déficit
démocratique". Par cette expression, on ne pointe pas la capacité des
responsables politiques à décider ou non en toute indépendance, mais
leur inclination à court-circuiter le Sénat et l'Assemblée par
l'entremise des institutions européennes. Marine Le Pen n'a
pas manqué de verser dans cette rhétorique : dans son projet
présidentiel, elle se félicite de l'élection des eurodéputés au
suffrage universel direct, et déplore que leurs pouvoirs n'aient pas
été davantage accrus. C'est un comble ! En effet, des trois
sommets constituant le "triangle institutionnel" de l'Union européenne,
le Parlement est clairement le plus fédéral.
Parlons plutôt de puissance et d'indépendance, mais sans faire
de celle-ci un absolu. Laisser sa voiture au garage, pour lui préférer
le train, voire l'avion, c'est sacrifier un peu de son indépendance,
mais cela n'en reste pas moins un choix souverain, motivé,
vraisemblablement, par la volonté de s'ouvrir de nouveaux horizons.
Quant à l'achat d'une voiture, cela va sans dire, il présenterait peu
d'intérêt pour un individu qui ne serait pas en mesure de conduire.
C'est pourquoi la perspective d'un retour au franc ne devrait susciter
qu'un enthousiasme modéré. En effet, si l'État disposait à nouveau du
levier monétaire, saurait-il l'actionner à bon escient ?
Déplorant les dévaluations à répétition, Jacques Bainville en a jadis
douté.
Quoi qu'il en soit, la question mérite d'être posée. D'autant
qu'il ne faudrait pas prendre nos politiciens pour plus bêtes qu'ils ne
sont. Ils savaient bien à quels impératifs devait nous soumettre
l'adoption d'une monnaie unique. En l'occurrence, une stricte
discipline budgétaire, ainsi qu'une grande flexibilité économique
censée compenser les écarts de compétitivité. Or, depuis l'entrée en
vigueur du traité de Maastricht, la France a fait voler en éclats le
Pacte de stabilité, tout en rechignant à libéraliser davantage son
économie.
Peut-être avons-nous échappé au pire, me direz-vous. La
République n'en apparaît pas moins incapable d'assumer les conséquences
de ses propres décisions, bonnes ou mauvaises. En cela, les déboires de
l'euro sont le symbole d'une République en faillite. À l'approche de
l'élection présidentielle, les royalistes seraient bien inspirés de le
marteler.
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15 septembre 2011 Article publié dans L'Action Française 2000
À la faveur de la crise, une formule chère à l'AF se trouve
remise à l'honneur. À tort ou a raison ? Le débat est ouvert.
Commentant sur son blog un éditorial de Libération,
où Nicolas Demorand appelait à « réarmer le pouvoir
politique » contre l'influence des marchés financiers,
Jean-Philippe Chauvin l'a jugé « maurrassien ».
Lecteur d'une presse moins consensuelle, Aristide Leucate n'en retient
pas moins des considérations du même ordre. Dans L'Action
Française 2000 du 1er septembre, il a
relevé cette citation d'un confrère vaudois : « C'est
à l'État [...] qu'il appartient de cadrer (et non de régenter dans le
détail) l'activité économique, pour s'assurer qu'elle reste au service
du bien commun. » Suivait la reprise d'une formule chère à
l'AF : « Politique d'abord ! »
Monétiser la dette
Ces propos feraient l'unanimité s'ils n'étaient éclairés par
ceux de Marine Le Pen, pointant « notre dépendance de
plus en plus forte vis-à-vis des marchés ». « Parce
que c'est à eux exclusivement qu'on peut emprunter, parce qu'ils ont un
monopole et qu'ils peuvent nous imposer leurs conditions, nous imposer
des taux d'intérêt élevés », l'État devrait
« reprendre le contrôle de la politique monétaire, de la
politique budgétaire et de son financement », soutient
l'égérie populiste. Celle-ci vise une réforme remontant à 1973,
dénoncée sous le nom de « loi Rotschild » :
allusion à la banque éponyme, employeur éphémère de Georges Pompidou,
dont celui-ci est accusé d'avoir servi les intérêts devenu président de
la République. Par cette loi, l'État avait renoncé à se financer
directement auprès de la Banque de France ; depuis lors, il
doit compter avec les taux du marché. Ce faisant, il entendait se
prémunir des dérives inflationnistes.
Tandis que l'Occident peine à s'extraire de la spirale des
déficits, peut-être la perspective de monétiser la dette mérite-t-elle
d'être débattue. Mais en gardant à l'esprit qu'« il n'y a pas
de repas gratuit », selon l'expression popularisée par Milton
Friedman. Autrement dit, tout se paie d'une façon ou d'une autre. Or,
le coût s'avère d'autant plus élevé que l'on s'entête à faire
abstraction des forces à l'œuvre dans le système économique.
« Ce qui ne peut pas être refuse d'être », martelait
Charles Maurras dans La Politique naturelle. « Ce qui doit
être, ce que produit l'antécédent qu'on a posé, suit le cours de sa
conséquence », poursuivait-il, déplorant les méfaits des
« volontés mirifiques » : « On
annonçait l'abondance : il faut rogner la monnaie. Les
salaires ont monté, mais les prix aussi ; il faut que les
salaires montent encore : comment monteront-ils si l'on n'a
plus d'argent pour les payer ? » Les proclamations
selon lesquelles « la politique de la France ne se fait pas à
la corbeille », l'affirmation désinvolte que
« l'intendance suivra », les gargarismes en faveur
d'un « parti des politiques » sont autant
d'incantations procédant d'une conviction morale : la
politique apparaît plus noble que les activités économiques et
financières, puisqu'on lui prête, à tort ou à raison, la seule ambition
de servir le bien commun. De cela devrait découler une organisation
sociale retranscrivant formellement cette hiérarchie :
« politique d'abord », nous dit-on. Or, si l'on s'en
tient à Maurras, « quand nous disons "politique d'abord", nous
disons la politique la première, la première dans l'ordre du temps,
nullement dans l'ordre de la dignité ». Ni dans celui du droit.
Volontarisme
Aussi la formule nous paraît-elle galvaudée. Et même dévoyée,
étant donné qu'elle participe d'un volontarisme aux antipodes de
l'empirisme cher à l'AF : on nous promet de reconstruire la
société sur la base d'une abstraction, à la façon des révolutionnaires
envisageant le découpage administratif de la France suivant des formes
géométriques tracées au sommet de l'État. Dans ces conditions, comment
s'étonner que soit survenue la crise des subprimes ?
« La lune ! On n'a qu'à demander la lune »,
clamait Maurras. « Des mains dociles iront la cueillir dans le
ciel », comme d'autres, responsables politiques en tête, ont
annoncé aux ménages américains qu'ils pourraient se porter acquéreurs
de leur logement quel que soit leur niveau de revenus. « Mais,
peu à peu, les évidences se font jour. »
Justifiant la baisse d'un cran de la note souveraine des
États-Unis, Standard & Poor's a invoqué « la profonde
division politique » observée outre-Atlantique. Cela
« mène à une impasse et a empêché un règlement réel du
problème de la dérive budgétaire fédérale », selon Jean-Michel
Six, le chef économiste Europe de l'agence de notation, interrogé par Les Échos.
Sur le Vieux-Continent, les calculs politiciens nourrissent la
cacophonie diplomatique, rendant d'autant plus hasardeux le
rétablissement de la confiance. Preuve que, dans son acception
maurrassienne, le "politique d'abord" demeure d'actualité. Ne nous y
trompons pas : fustiger les agences de rating,
les traders et autres spéculateurs, c'est
témoigner d'une sollicitude déplacée à l'égard du personnel politique,
que l'on dédouane de ses responsabilités par la désignation d'un bouc
émissaire.
La France compte suffisamment de démagogues s'attaquant aux
magnats du capitalisme, ennemis à bien des égards imaginaires, tant
doit être relativisé le poids des individus et de leur cupidité dans le
système financier. Derrière les fonds de pension, n'y a-t-il pas de
modestes retraités ? Les royalistes ont mieux à faire que de
noyer leurs voix parmi celles des néo-marxistes au discours convenu.
Dans ce contexte, il leur appartient plutôt de dénoncer l'accumulation
des déficits aux dépens des générations futures, une fiscalité rendue
illisible par les atermoiements politiciens, l'interférence des
calendriers électoraux dans les négociations internationales...
Autrement dit, l'incurie républicaine – celle des institutions.
Politique d'abord !
Causeur a publié jeudi dernier,
8 septembre 2011, une
contribution de Georges Kaplan que nous serions prêt à signer
pratiquement sans réserve. Extrait.
« La question n'est pas de savoir si l'État peut ou
ne peut pas légiférer, contrôler, inciter et contraindre ; ça
n'a jamais été le problème. Le vrai problème, tel qu'il a toujours été,
consiste à comprendre et à anticiper les conséquences des législations,
des contrôles, des incitations et des contraintes. [...] Le discours
politique, à de très rares exceptions près, ne restera jamais rien
d'autre qu'une suite de mots mis bout à bout par un politicien qui
cherche à nous vendre du rêve contre notre suffrage. Chaque politique
volontariste est une nouvelle rustine destinée à colmater les fuites
provoquées par les politiques volontaristes précédentes et qui
provoquerons bientôt elle-même de nouvelles fuites que nous devrons à
leur tout colmater avec de nouvelles politiques volontaristes. C'est le
cycle sans fin d'autojustification de l'intervention publique qui
déclenche des crises, les attribue au marché et recommence. N'en
déplaise aux apôtres de la toute puissance de l'État, la réalité c'est
le marché. Même en Union soviétique, le marché existait toujours et ses
lois continuaient à s'imposer au planificateur. La raison en est très
simple : c'est que le marché, voyez vous, c'est
nous ; le marché c'est le produit de nos réflexions, de nos
raisonnements et de nos actions. Tant que les êtres humains disposeront
d'une volonté propre et seront disposés à coopérer pacifiquement entre
eux, aucune politique, aussi volontariste et coordonnée soit-elle, ne
pourra jamais réussir à s'affranchir de cette réalité. »
Quatrième chronique pour RFR. Parmi les
sujets abordés cette fois-ci : la prime sur les dividendes, le rôle de
l'État et le populisme.
Selon les conclusions d'un sondage Viavoice-BPCE réalisé pour Les Échos
et France info, 62 % des Français
seraient favorables à la prime Sarkozy sur les dividendes. C'est
désespérant, quoique très compréhensible.
On pourrait disserter des heures durant sur ce dispositif
inepte, présenté hier en conseil des ministres. Selon le projet de loi
de financement rectificative de la Sécurité sociale pour 2011, donc,
les entreprises comptant plus de cinquante salariés seraient priées de
verser une prime à leurs employés, dès lors que les dividendes
attribués aux actionnaires augmenteraient par rapport à la moyenne des
deux années précédentes. Vous suivez ? Dans le cas contraire,
cela n'aurait rien d'étonnant : « ce qui se conçoit
bien s'énonce clairement »... et inversement !
Cette prime est censée contribuer au « partage de la
valeur ajoutée » cher au chef de l'État. Comme si les
dividendes et leur évolution étaient toujours à l'image des bénéfices.
Or, c'est loin, très loin d'être le cas. Prenez la situation de Total,
vilipendé pour se profits considérables : ses dividendes étant
restés stables, il ne sera pas soumis à la prime Sarkozy. En revanche,
le patron d'une PME qui ne se verserait aucun salaire devra négocier
avec ses employés l'augmentation de sa rémunération, c'est un
comble ! Tout cela n'a aucun sens : pourquoi les
salariés seraient-ils plus ou moins avantagés selon que leur entreprise
se finance sur les marchés, en mobilisant des actionnaires, ou bien
auprès des banques, en souscrivant des prêts rémunérés par des
intérêts ?
Les partenaires sociaux ne s'y sont pas trompés. De façon
quasi unanime, patrons et syndicats ont dénoncé cette immixtion de
l'État dans leurs négociations. Mais l'opinion publique demeure
sensible aux slogans simplistes – du genre "pas de prime pour les
actionnaires sans prime pour les salariés". Pour le président de la
République, il s'agit, naturellement, d'exploiter quelques clichés
néo-marxistes ancrés dans les esprits. À commencer par l'opposition
systématique entre capital et travail.
On stigmatise volontiers ces actionnaires cupides, accusés de
s'enrichir sur le dos des salariés. Qu'en est-il dans les
faits ? « Il y a un an, la Bourse française était
encore déprimée », rappelle Florin Aftalion, professeur
émérite à l'Essec, dans un article publié par La Tribune.
« En revanche », poursuit-il, « il y a dix
ans, elle était en pleine forme. [...] Un portefeuille représentant
l'indice constitué à ce moment-là et conservé depuis aurait aujourd'hui
perdu 28 % de sa valeur initiale ; en incorporant les
dividendes reçus, son rapport sur dix [ans] aurait été inférieur à
1 % par an ! En valeur réelle, compte tenu de
l'inflation, il aurait perdu de l'argent. »
À certains égards, il apparaît donc injuste de jeter
l'anathème sur les détenteurs des capitaux. Mais cela s'avère surtout
stérile, et même contre-productif. Hélas, les politiciens ne s'en
privent pas. Tels Nicolas Sarkozy, nous l'avons vu, mais aussi Marine
Le Pen, avec, dans son cas, la bénédiction de certains
royalistes. Incarné par une femme, l'homme providentiel leur apparaît
soudain plus fréquentable... Mes camarades me pardonneront de les
caricaturer – ils savent que je le fais en toute amitié. Cela dit, on
s'étonne de les voir ainsi conquis par le virage jacobin du Front
national. Sans doute cela s'inscrit-il dans la logique
souverainiste : en s'accommodant de la « souverainété
nationale » récusée par Maurras, on assimilait déjà, plus ou
moins, l'État à la nation ; dorénavant, c'est également la
nation qu'on assimile à l'État.
Dans le dernier numéro de L'Action Française 2000,
Paul-Marie Coûteaux pointe l'influence des syndicats d'enseignants pour
illustrer la perte de souveraineté de l'État. Ce faisant, il exclut
implicitement de limiter celle-ci à quelques fonctions régaliennes, et
se méprend sur les causes de l'impuissance publique. De toute façon, on
n'œuvrera pas au retour du roi en entretenant la conception d'un État
tentaculaire dont les monarchistes dénonçaient jadis les germes
totalitaires.
Selon Maurras, « un État normal laisse agir, sous son
sceptre et sous son épée [certes], la multitude des petites
organisations spontanées, collectivités autonomes, qui étaient avant
lui et qui ont chance de lui survivre, véritable substance immortelle
de la nation ». En cela, je suis désolé de le dire, le maître
de l'AF ne me semble pas opposé à certains libéraux. Je pense à Alain
Madelin, auteur, par exemple, d'un plaidoyer pour la subsidiarité
publié sur son blog lundi dernier. « Dans la grande société
ouverte qui se dessine aujourd'hui », écrit-il, « les
relations verticales d'hier sont largement remplacées par des liens
horizontaux dans un grand chamboule-tout de la pyramide des
pouvoirs ». La suite est plus intéressante :
« On a longtemps cru que plus les choses devenaient complexes,
plus elles devaient être dirigées d'en-haut. On sait maintenant qu'au
contraire, il faut laisser la plus large autonomie aux éléments qui
composent un système complexe pour permettre leur
coordination. » Cela rend d'autant plus actuelle la conception
"royaliste" de l'État... et d'autant plus regrettable son abandon pas
ses promoteurs traditionnels.
Participant des déboires de l'État-providence, la crise de la
dette souveraine fournirait un prétexte idéal à la dénonciation de
l'incurie républicaine. L'Alliance royale le martèle à chacune de ses
campagnes : « Un président est un chef de parti, qui
pense à la prochaine élection ; un roi est un chef
d'État, qui pense à la prochaine génération. » Dans
ce contexte, cependant, la vulgate tend à dédouaner les politiques de
leurs responsabilités, puisque ceux-ci sont soumis, paraît-il, à la
toute-puissance des marchés.
Tandis que monte la grogne populaire, « il appartient
à l'Action française non seulement d'accompagner ce mouvement mais
aussi et surtout de l'éclairer » C'est, en tout cas, ce que
clamait François Marcilhac le 8 mai dernier, dans son discours
prononcé à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc. Nous sommes
d'accord ! Reste qu'à cet effet, les royalistes devraient
plutôt se méfier des sirènes populistes. Appeler au primat du politique
sur l'économique, c'est exprimer des valeurs, mais non donner un cap à
l'action publique – sauf à revendiquer également le primat de l'État
sur les entreprises en lançant un vaste programme de nationalisations.
En son temps, le maître de l'Action française pouvait établir
le constat selon lequel « l'économie industrielle ne joue
point dans le vaste cadre de la planète ». Manifestement, les
circonstances ont changé, et cela s'avère pour le moins déstabilisant.
Peut-être cette évolution explique-t-elle la tentation d'enfoncer des
portes ouvertes par d'autres, ou celle de se réfugier dans un dédain
romantique de l'économie... Il nous appartient pourtant d'en tirer les
conséquences. Le défi qui nous est lancé s'annonce passionnant à
relever ! Mais peut-être préférera-t-on rester en marge de
l'histoire ?
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découvrir les autres interventions :
Les hippies ont-ils colonisé
l'AF ? On se le demande à
la lecture d'un billet inscrivant quelque mouvance écologiste
dans la continuité de l'école maurrassienne.
Voyez plutôt : chercher « à établir des lois
pour l'organisation des sociétés humaines en s'inspirant et en
s'instruisant de l'observation scrupuleuse des lois de la
biosphère » ne serait pas « sans rappeler à quelques
égards » l'"emprisime organisateur" cher à Maurras. Lequel résumait
sa méthode à « l'examen des faits sociaux naturels
et l'analyse de l'histoire politique ». Que l'on place l'homme
ou la terre cœur de ses préoccupations, c'est du pareil au même, cela
va sans dire !
Mais il y a plus osé encore : « mettre fin à
la colonisation multiforme [...] du monde par la civilisation
industrielle » relèverait d'un « appel à la
"politique naturelle" ». Le pauvre Maurras doit se retourner
dans sa tombe ! À ses yeux,
n'en déplaise à ses curieux héritiers, il n'était « rien de
plus magnifique » que « l'occupation des espaces par
la société humaine et leur réduction à ses lois ». Rien
d'étonnant à cela, puisque sa démarche consistait, nous semble-t-il, à
prendre acte de la nature humaine, pour en assumer délibérément les
conséquences, à l'opposé d'un individualisme volontariste. Une nature
dont participe au premier chef un caractère industrieux – ce serait
même « la définition première de l'homme » selon le
Martégal.
On concédera aux écolos que « tous ces changements
que nous opérons dans l'économie de notre planète n'ont mené à rien
jusqu'ici et [que] rien ne permet d'admettre qu'ils conduisent jamais à
rien ». Mais « nous y travaillons parce qu'il est
dans notre ordre d'y travailler » – un point c'est tout.
C'est donc tout le contraire d'une "politique naturelle" qui
nous est proposé ici. Il n'est d'ailleurs pas exclu que l'AF renie
ses propres principes en récusant plus ou moins l'économie, l'industrie
et la technique... « La vérité politique et sociale qui nous
conduit n'a pas la forme du regret », disait encore Maurras.
« Elle est plutôt désir, curiosité, solide espérance apportant
les moyens de réaliser l'avenir avec une imperturbable
sécurité. »
Cela étant, à l'époque où il écrivait, le maître de l'Action
française pouvait
encore établir le constat selon lequel « l'économie
industrielle ne joue point dans le vaste cadre de la
planète ». Preuve que le monde a changé et qu'on ne saurait se
contenter de boire ses paroles.
Réagissant à des propositions, sinon radicales, du moins
provocatrices, le blog de l'Action française a traité avec désinvolture
le remboursement de la dette publique. C'est l'occasion d'insuffler un
peu de polémique dans le microcosme royaliste !
Michel de Poncins n'est pas le meilleur inspirateur de
l'Action française. Faute de le connaître suffisamment, nous nous
garderons de prendre sa défense. En revanche, nous discuterons avec ses
détracteurs, qui l'ont affublé de l'étiquette infamante
d'« ultra-libéral ». Un qualificatif impossible à
définir, mais qui fait recette dans un pays où le désintérêt pour
l'économie est manifeste.
En la matière, les royalistes se complaisent dans un
conformisme peu responsable. D'ailleurs, bien qu'ils prétendent avoir
pénétré « le subconscient de Nicolas Sarkozy », ils
entretiennent, par leur dédain des questions financières, les poncifs
sur lesquels celui-ci surfe à l'envie. Témoin, dernièrement, la
stigmatisation de la « spéculation » : le
chef de l'État a pu l'accuser d'avoir provoqué les émeutes de la faim
sans craindre de déclencher l'hilarité générale, c'est dire la
crédulité de l'opinion publique ! Ce faisant, donc, nos
camarades confortent les préjugés, ici fondés, selon lesquels ils
n'auraient pas les pieds sur terre, tout en négligeant la
« défense de l'héritage ». C'est d'autant plus
regrettable que la dette abyssale contractée par la République leur
fournirait une illustration flagrante de l'incurie d'un régime condamné
au sauve-qui-peut.
En effet, c'est de la dette qu'il s'agit, Michel de Poncins
ayant avancé l'idée saugrenue de financer son remboursement par la
dilapidation du patrimoine public. « La dette l'empêche de
dormir » commente, avec ironie, le blog de l'AF.
« Grand bien lui fasse ! » L'enjeu est
certes anecdotique : la charge de la dette, c'est-à-dire le
remboursement des seuls intérêts, ne représente encore que le deuxième
poste budgétaire de l'État ; en outre, étant donné l'ampleur
des déficits accumulés en Europe, au Japon et aux États-Unis, c'est,
tout au plus, l'économie de la planète entière qui se trouve menacée.
Pourquoi s'inquiéter ? On n'est même plus en mesure d'assurer
que nos enfants paieront !
Dans ces conditions, « satisfaire la finance
internationale », comme disent nos petits camarades, cela
consiste à tempérer la pression des (nouveaux) créanciers, voire à s'en
émanciper peu à peu – autrement dit, conférer à l'État quelque marge de
manœuvre. N'est-ce pas l'objectif qu'ils prétendent plus ou moins
assigner à la puissance publique – dont ils défendaient
traditionnellement l'indépendance –, tout en réprouvant les moyens d'y
parvenir ? Peut-être nous objecteront-ils une alternative,
agitant l'exemple du quantitative easing
américain, à moins d'appeler carrément à la banqueroute, dans l'espoir
qu'un monde meilleur émergera du chaos... Ce ne sera jamais que le
paravent d'une revendication portant sur des valeurs, suivant l'échelle
desquelles le patrimoine mérite – naturellement ! – une
considération tout autre que des titres obligataires. Reste qu'en
transposant sur le plan politique une hiérarchie somme toute morale, on
se fourvoie dans le romantisme... Que reste-t-il du "politique d'abord"
dans notre vieille maison ?
15 décembre 2010 Article publié dans L'Action Française 2000
Quand Charles Maurras se trouve convoqué pour appuyer un libre
commentaire de la crise des dettes souveraines...
La soumission du politique aux "lois du marché" relève d'un
lieu commun largement dénoncé. De fait, la réforme des retraites fut
vraisemblablement décidée sous la pression des investisseurs, afin de
prévenir un renchérissement des emprunts d'État.
Politique d'abord
Y a-t-il matière à scandale ? Sans aucun doute aux
yeux des gaullistes, pour qui « la politique de la France ne
se fait pas à la corbeille » – autrement dit, à la bourse. En
pratique, alors que la charge de la dette constitue le deuxième
poste budgétaire de l'État, les fluctuations des marchés obligataires
ne sauraient indifférer les responsables politiques. La tentation est
grande, pour les royalistes, de s'inscrire dans le sillage du général
De Gaulle – quitte à s'abriter derrière le "politique d'abord"
cher à Maurras.
Mais « quand nous disons "politique
d'abord" », expliquait-il dans Mes Idées politiques,
« nous disons la politique la première, la première dans
l'ordre du temps, nullement dans l'ordre de la
dignité » : « Autant dire que la route doit
être prise avant que d'arriver à son point terminus ; la
flèche et l'arc seront saisis avant de toucher la cible ; le
moyen d'action précédera le centre de destination. » Des
considérations à l'opposé de la maxime gaullienne selon laquelle
« l'intendance suivra » !
À la quête d'une grandeur virant à l'esbroufe, nous préférons
celle, patiente et discrète – somme toute capétienne ? – de la
puissance et de la prospérité. Dans cette perspective, l'économie peut
apparaître « plus importante que la politique ».
Maurras lui-même le proclamait. En conséquence, écrivait-il,
« elle doit [...] venir après la politique, comme la fin vient
après le moyen, comme le terme est placé au bout du chemin, car, encore
une fois, c'est le chemin que l'on prend si l'on veut atteindre le
terme ».
Travers volontariste
La mondialisation a-t-elle changé les règles du jeu ?
Beaucoup le prétendent, poussés par le romantisme ou la démagogie. Tel
Arnaud Montebourg évoquant, au micro d'Hedwige Chevrillon,
« les dettes incommensurables » que les marchés
financiers auraient « imposées » aux peuple européens
(BFM Business, 01/12/2010). Mise au
pilori, la spéculation vient rappeler les politiques à leurs
responsabilités. D'ailleurs, elle n'est pas seule en cause :
« Il faut bien voir qu'une partie [des banques] n'a pas
d'autre choix que de vendre les obligations de certains
pays », souligne Jean Quatremer (Coulisses de
Bruxelles, 29/11/2010). « En effet, les règles
prudentielles les obligent à avoir en portefeuille, en fonds propres,
des emprunts d'État très bien notés afin qu'elles disposent d'un
matelas solide. [...] Donc ce qui peut apparaître comme de la
spéculation contre la dette souveraine de la part des établissements
financiers européens n'est que la résultante d'une réglementation
inadaptée. » En Grèce, ce ne sont pas des traders,
mais bien les politiques, qui ont maquillé les comptes publics,
précipitant leur pays dans l'abime. Quant à l'État américain, il a joué
un rôle déterminant dans le déclenchement de la crise des subprimes.
Washington était-il soumis aux lois du marché, alors qu'il
encourageait les banques à prêter à des ménages insolvables afin
d'élargir l'accès à la propriété ? Sans doute s'est-il
davantage montré coupable de les négliger ! En dépit du
scepticisme que lui inspiraient les économistes libéraux, Maurras
n'excluait pas l'existence de lois économiques. Il appelait même à leur
obéir. C'est à cette condition, disait-il, « que nous
commanderons aux choses ». Aussi leur stigmatisation est-elle
une ânerie – la conséquence d'un fourvoiement volontariste.
« En matière économique, plus encore qu'en politique,
la première des forces est le crédit qui naît de la
confiance », observait encore Maurras. Or, la parole d'un
Trichet vaut davantage que celle d'un Sarkozy : tandis que la
Banque centrale européenne maintient son cap, l'Élysée navigue à vue...
« En fait, les gouvernements européens perçoivent mal ce
besoin d'avoir un instrument capable d'interagir en temps réel avec les
marchés pour enrayer le plus vite possible les menaces »,
analyse Anton Brender, directeur des études économiques chez Dexia AM (Les Échos,
03/12/2010). « Ils ont aussi du mal à comprendre que les
marchés soient si sensibles aux messages qu'ils envoient et qu'ils
puissent si vite paniquer. Les marchés ont besoin de messages clairs et
d'interventions décidées. » Ce dont les gouvernements
démocratiques se montrent peu capables.
4 février 2010 Article publié dans L'Action Française 2000
Le président de la République s'est rendu le
26 janvier au cimetière militaire Notre-Dame de Lorette
(Ablain-Saint-Nazaire, Pas-de-Calais), dont les tombes musulmanes ont
été profanées à trois reprises depuis 2007.
Ouvrant son discours, le chef de l'État a rendu hommage à
Harouna Diop, maréchal des logis chef au 517e régiment du
train de Châteauroux, tombé au champ d'honneur le 13 janvier
dernier, à l'âge de quarante ans, alors qu'il était père de six
enfants. « Il était musulman comme les 550 soldats
français qui reposent à Notre-Dame de Lorette avec leurs
40 000 frères d'armes », a rappelé Nicolas
Sarkozy. « Ils ont été tués, pour la plupart, au cours de la
bataille d'Artois en 1915. Ils se sont battus pour défendre leur
patrie, notre patrie. [...] Tous sous le même drapeau, ceux qui
croyaient au ciel comme ceux qui n'y croyaient pas. Ensemble. [...] Ils
ont donné leur vie, leur courage, leur exemple à notre pays.
Aujourd'hui, je suis venu leur porter la reconnaissance de la France
tout entière. »
Le président de la République s'est écarté quelque peu du
"droit-de-l'hommisme". « Être Français, a-t-il souligné, c'est
appartenir à une nation qui s'est construite, au fil de l'Histoire.
[...] La France n'est pas une page blanche. » En conséquence,
« être Français, qu'on le soit de naissance ou qu'on le
devienne, c'est avoir la France en héritage, non pas comme un
patrimoine figé qui devrait être jalousement gardé dans un musée, mais
comme un héritage qui n'aurait d'autre testament que de nous en montrer
dignes et de le faire fructifier pour les générations futures. Être
Français, cela ne confère pas seulement des droits, cela confère
également des devoirs. Et parmi ces devoirs, le premier d'entre eux est
d'aimer la France. En honorant ceux qui ont donné leur vie pour elle.
En respectant ses lois et ses valeurs. En étant prêt à se mettre à son
service si les circonstances l'exigent. »
Un principe d'apaisement
Observant que « l'islam est aujourd'hui la religion
de nombreux Français », le président a affirmé que
« notre pays, pour avoir connu non seulement les guerres de
religions, mais aussi les luttes fratricides d'un anticléricalisme
d'État, ne peut pas laisser stigmatiser les citoyens français
musulmans ». Et de prôner une saine laïcité, qui
« n'est pas la négation ou le rejet du fait
religieux » mais « un principe d'apaisement dont
dépendent la concorde et la paix civiles ». Cependant, pour
Nicolas Sarkozy, c'est aussi « la reconnaissance par l'État de
l'égale dignité des religions, dès lors qu'elles se conforment à nos
lois, qu'elles se conforment à nos principes, qu'elles se conforment à
nos valeurs, au premier rang desquelles la dignité irréductible de la
personne et l'égalité absolue entre les hommes et les
femmes ». Or, nos "valeurs" ne sont-elles pas le fruit d'une
histoire nationale façonnée par le christianisme ?
Feignant de l'ignorer, le chef de l'État s'est réfugié dans
l'ineptie : « Plus que tout, être Français, c'est
faire preuve d'un attachement profond, d'un attachement permanent aux
valeurs et aux principes de notre République. » À quoi bon
cultiver la pudeur laïque ? De toute façon, « il est
impossible de s'intégrer s'il n'y a rien à intégrer »,
remarquait François Fillon le 4 décembre dernier. Le Premier
ministre, lui, ne craint pas de le dire : si « la
France est laïque », elle « est tout naturellement
traversée par un vieil héritage chrétien qui ne saurait être ignoré par
les autres religions installées plus récemment sur notre
sol ». Encore un effort, Monsieur le président !
Le Premier ministre a prononcé un discours sur l'identité
nationale. Morceaux choisis.
Voilà qui tranche avec le "droit-de-l'hommisme " que
l'on croyait de mise : intervenant
dans le débat sur l'"identité nationale" le 4 décembre,
le Premier ministre a souligné le poids de l'histoire :
« être français, c'est d'abord appartenir à un très vieux pays
d'enracinement », a-t-il déclaré. « C'est habiter une
fresque historique où tout s'enchaîne : le Moyen Âge chrétien,
la Renaissance humaniste, la monarchie absolue, la Révolution citoyenne
[sic], l'Empire triomphant, les républiques progressistes... »
En conséquence, affirme François Fillon, si « la France est
laïque », elle « est tout naturellement traversée par
un vieil héritage chrétien qui ne saurait être ignoré par les autres
religions installées plus récemment sur notre sol ».
Entres autres personnalités citées au cours du discours figure
un historien d'Action française : « Bainville disait
que ce qui était remarquable chez Jeanne d'Arc, ce n'était pas d'avoir
délivré Orléans, mais d'avoir reconnu le dauphin et d'être tombée à
genoux devant lui. Je crois effectivement que l'identité française se
reconnaît à ce dialogue de l'orgueil et de l'abnégation, à cette
alternance entre les guerres intestines et les élans d'unité, à ce
tiraillement bien français, et finalement fécond, entre la passion du
"je" et la nécessité du "nous". »
« Nous sommes les héritiers d'une histoire
exceptionnelle dont nous n'avons pas à rougir. », proclame le
chef du gouvernement. « Est-ce qu'il faut négliger, [...]
balayer tout cela ? Et au profit de quoi ? [...] D'une Europe encore,
malgré les efforts qui sont faits, souvent plus technocratique que
politique ? [...] Vous savez que je n'ai jamais été de ceux qui pensent
que le temps des nations est révolu. [...] L'Europe politique que nous
voulons, c'est l'Europe des nations qui ont la volonté de se placer au
service d'un dessein collectif. Sans nations fortes, nous sommes
convaincus qu'il ne peut y avoir d'Europe forte ! »
Propos de bon sens, sur lesquels les souverainistes devraient
méditer au lieu de crier au délire schizophrénique. Selon François
Fillon, ce débat censé « raffermir nos repères historiques,
civiques et moraux » se justifie par la nécessité de revigorer
« l'énergie nationale » permettant à la France
« de tenir son rang dans la mondialisation ».
D'autres préfèrent la fuir. Pour cette raison, ils revendiquent
l'exclusivité du patriotisme. Reprenant les mots du Premier ministre,
nous leur rétorquerons que si « notre nation c'est notre
protection », c'est aussi « notre tremplin ».
15 octobre 2009 Article publié dans L'Action Française 2000
Quand les opposants au traité de Lisbonne se
mordent le queue, par la faute d'une sacro-sainte démocratie
qu'ils veulent s'imaginer bafouée.
Moult nonistes contestent la légitimité
du référendum autorisant la ratification du
traité de Lisbonne par l'Irlande ; la
démocratie n'a-t-elle pas été
bafouée ? Qu'importent les 67 % de
suffrages exprimés en faveur du "oui" : organiser
une seconde consultation, c'était mépriser la
"volonté du peuple", dont certains s'imaginent qu'elle
s'exprime dans le décompte d'opinions aléatoires.
Entorse à leurs principes, ces rhéteurs semblent
refuser au peuple le droit de changer d'avis !
À juste titre, ils observent qu'on se gardera de le
consulter à nouveau après lui avoir
arraché son accord. L'hypocrisie est certes
inhérente à l'entretien du mythe
démocratique. Soulignons néanmoins qu'un "oui" ne
saurait être traité comme un "non"
dès lors qu'un contrat est en jeu – ici un accord
liant vingt-sept États. Me Eolas l'illustre sur son blog
avec un exemple concret : l'installation d'un ordinateur
requiert l'acceptation du contrat d'utilisation.
« Si vous refusez, votre ordinateur ne marchera pas.
Mais vous aurez la satisfaction d'être libre face
à votre écran noir. »
Après avoir cliqué "oui", il fonctionnera, mais
« ne vous demandera plus à chaque
allumage si vous acceptez les conditions contractuelles.
Inutile : vous les avez acceptées et êtes
lié par elles. » Cela relève,
somme toute, du bons sens.
Contestable en théorie, l'invocation de la
démocratie se retourne naturellement contre les
souverainistes. Défendant son principe, ceux-ci s'opposent
à des contradicteurs qui, loin de le rejeter, semblent
l'encenser avec d'autant plus de ferveur qu'ils entendent l'appliquer
dans un cadre supranational dont il était jusqu'alors exclu.
Or, l'influence des gouvernements s'étiolera à
mesure que sera comblé le "déficit
démocratique" affublant l'Union européenne.
À quelques jours du
référendum, Pierre Lellouche évoqua
« le sort institutionnel de 500 millions
d'Européens » placé
« entre les mains de 3 ou 4 millions
d'Irlandais ». Un scandale
démocratique ! Déjà illusoire
dans un cadre national, la pratique de la démocratie l'est
plus encore au niveau européen. Mais se risquer à
l'expliquer, n'est-ce pas commencer à écorcher
son mythe ? Cela réclamerait, quoi qu'il en soit,
une attention du public bien difficile à capter. En cas de
victoire du "non", la démocratie aurait fourni un
prétexte idéal aux européistes
soucieux de passer outre la décision d'un État
souverain... Entre souveraineté et démocratie, le
choix apparaît inévitable.