Faut-il se méfier à chaque fois qu'on ouvre un livre ?

30 mai 2015

Petit coup de gueule à la lecture des premières pages... d'un manuel de mécanique auto.

Lu dans Technologie fonctionnelle de l'automobile (Dunod, tome I, septième édition) : « Les ressources en pétrole ne sont pas éternelles. [...] Les constructeurs réfléchissent depuis longtemps aux moteurs qui peuvent fonctionner avec un autre carburant. L'électricité n'étant pas très pratique, c'est pour l'instant l'hydrogène qui a leur faveur. »

D'accord, la première édition de ce livre remonte à 1981. Mais celle que nous avons en main a tout juste un an ! Or, en mai 2014, et même avant, on croisait déjà des Renault Zoe et quelques Tesla... sans parler des Bluecar de Bolloré, mises à la disposition des Parisiens depuis la fin 2011 ! À l'inverse, les véhicules fonctionnant à l'hydrogène demeurent rarissimes, la Toyota Mirai venant à peine d'être commercialisée. Dès l'avant propos, un inspecteur de l'Éducation nationale n'en salue pas moins  l'« investissement personnel et le cœur » que l'auteur aurait « mis à réaliser la mise à jour du présent ouvrage ». À lire le « bref historique de l'automobile » qui nous est proposé, on se demande si pareil éloge est bien mérité : apparemment, il ne se serait plus rien passé depuis 1985, sinon le développement des monospaces... Comme si ceux-ci n'avaient pas été en partie éclipsés par les SUV au cours de la décennie écoulée !

Dans un manuel destiné à de futurs techniciens, il y a plus gênant cependant : en l'occurrence, l'opposition établie entre « l'électricité » et « l'hydrogène », qui n'a  aucun sens. De fait, ce qui distingue fondamentalement une Mirai d'une Zoe, c'est le recours à une pile à combustible plutôt qu'à une batterie pour alimenter le moteur... qui fonctionne à l'électricité dans chacun des cas.

Bref, l'entrée en matière laisse à désirer. Il faut espérer que les pages qui suivent auront été écrites ou révisées avec davantage de soin. D'autant que nous n'aurons pas forcément la compétence pour le dire. Si tel était le cas, il est bien évident que nous n'aurions pas acheté un tel bouquin...

Le "genre" vu par ses promoteurs

19 novembre 2014
Article publié dans L'Action Française 2000

Qu'est-ce que le genre ? Pourquoi cette notion fait-elle débat ?

Telles sont les questions auxquelles prétend répondre ce livre d'une centaine de pages. Dans l'esprit de ses auteurs, il s'agit de remettre quelques pendules à l'heure : « il est faux de laisser penser qu'il existerait une théorie du genre » – autrement dit, « un corpus idéologique homogène » –, explique Laure Berreni. Les "études de genre" n'en sont pas moins inspirées par la conviction qu'il existerait « un rapport de domination socialement construit des hommes sur les femmes ». Manifestement, ces recherches se prêtent aux hypothèses les plus hardies : « ce qui est particulièrement frappant », dans les manuels controversés de SVT (sciences de la vie et de la terre), remarque Laure Berreni, « c'est que la naturalité de la dichotomie mâle-femelle n'est pas ébranlée » ; quant à l'approche des masculinités de Connell, rapporte Mathieu Trachman, elle soulignerait « le caractère frictionnel d'une théorie qui partage l'humanité entre deux groupes de sexe différent ».

Évoquant son caractère historiquement militant, Laure Berreni soutient que «  la recherche "féministe" n'est [...] pas moins objective que la recherche mainstream », d'autant qu'« elle explicite ses présupposés politiques au lieu de les masquer ». « En dénaturalisant la différence des sexes », renchérit Éric Fassin, le "genre" serait « désormais un outil scientifique, en même temps qu'une arme politique, au service de la critique des normes ». Selon lui, « il s'agit bien de savoir si cet ordre est fondé, une fois pour toutes, par un principe transcendant ». « Tel est in fine l'enjeu », conclut-il : « l'extension de la logique démocratique au domaine sexuel ». Cette perspective est-elle censée nous rassurer ? Selon Maurras, rappelons-le, « la démocratie c'est le mal, la démocratie c'est la mort ».

Sous la direction de Laure Bereni et Mathieu Trachman, Le Genre – Théories et controverses, Presses universitaires de France, 112 pages, 8,50 euros.

Dessine-moi une Alpine !

5 mars 2014
Article publié dans L'Action Française 2000

Renault a annoncé la résurrection prochaine d'Alpine, suscitant un regain d'intérêt pour cette marque fondée en 1955 par Jean Rédélé.

C'est en souvenir de sa victoire au rallye des Alpes de 1954 que Jean Rédélé avait ainsi désigné ses propres voitures, construites à Dieppe sur la base de la 4CV. Les éditions Glénat nous proposent, en bande dessinée, un résumé de leur histoire, ponctuée par leurs succès en rallyes, engrangés notamment sous la houlette de Jacques Cheinisse, leur immixtion laborieuse dans les formules monoplaces, leurs participations aux 24 heures du Mans...

« Faire gagner la France »

On s-y perd un peu dans les résultats sportifs, d'autant que l'emploi de lettres capitales ne facilite pas la lecture, mais la politique n'est jamais très loin. Visitant le Salon de l'automobile en 1968, le général De Gaulle interpelle Jean Rédélé : « À quoi sert la course automobile ? », lui demande-t-il. « Mais à faire gagner la France, mon général ! » L'année précédente, l'État avait versé une subvention à Matra, le grand rival qui, lui, n'avait rien d'un artisan. Une illustration du "capitalisme de connivence" honni des libéraux ? Philippe Lamirault, directeur commercial du Losange, soutient néanmoins le développement d'Alpine. « Il est maire et conseiller général à Thiron-Gardais, c'est bon pour sa carrière politique. » Dans la foulée du choc pétrolier, les courses automobiles sont suspendues. Le contexte économique n'arrange pas les affaires d'Alpine. Non sans amertume, Jean Rédélé doit se résoudre à céder à la Régie son enfant chéri. En 1978, ce n'est pas une Alpine-Renault, mais une Renault-Alpine qui remporte les 24 heures du Mans...

Cette victoire sonne comme le chant du cygne. La production perdure toutefois jusqu'à la disparition de l'A610 en 1995 (et non 1991 comme indiqué dans la BD). Quel gâchis ! Près de vingt ans plus tard, Carlos Tavarès, alors numéro 2 de Renault, s'en est ému auprès du P-DG Carlos Ghosn. « Je crois que nous avons là un diamant à notre disposition », lui aurait-il expliqué. Renault finira-t-il par réparer ses erreurs ? Réponse en 2016.

Denis Bernard (scénario), Christian Papazoglakis, Robert Paquet (dessins), Alpine - Le Sang bleu, Glénat, 48 pages., 13,90 euros.

L'Action française, féministe avant l'heure ?

5 mars 2014
Article publié dans L'Action Française 2000

L'Action française d'avant-guerre n'était pas fermée aux femmes. Bien au contraire, certaines la rejoignaient précisément pour combattre une République misogyne, comme l'explique le travail d'une étudiante en histoire à l'IEP de Paris.

Tous les domaines se prêtent aux "études de genre" – y compris l'histoire de l'Action française, susceptible d'illustrer le parcours de « femmes outsiders en politique », selon le titre d'un ouvrage paru l'été dernier (en 2013). Camille Cleret y consacre un article à « l'engagement féminin d'Action française ». Depuis toujours, souligne-t-elle, « la signification politique de l'engagement féminin d'Action française fut inévitablement contestée et caricaturée » : « qualifiées alternativement de "duchesses douairières", ou de "demoiselles à dot" », les militantes d'AF « étaient systématiquement jugées avec mépris par les adversaires de la ligue ». Or, « initialement et officiellement cantonnées dans la sphère des activités charitables, ces militantes surent se réapproprier le "politique d'abord", mot d'ordre de l'Action française, afin d'acquérir un rôle et, pour certaines d'entre elles, des responsabilités au sein de cette formation ».

Ligue féminine

Les femmes désireuses de s'engager à l'Action française étaient appelées à rejoindre une structure spécifique, l'Association des dames et des jeunes filles royalistes, héritière d'une ligue féminine indépendante, la Ligue royaliste des dames. « Née en 1904 de l'opposition aux mesures touchant alors les congrégations religieuses », celle-ci « se distinguait cependant d'autres formations féminines fondées dans le même contexte en raison de la priorité conférée, dès ses origines, au combat politique sur le combat religieux ». Cette préoccupation se traduisait dans l'orientation donnée aux "œuvres sociales royalistes", qui occupaient « une place prépondérante dans la vie de ces femmes ». « Ventes et fêtes de charité, arbres de Noël, distribution de layettes, de nourriture et de vêtements, colonies de vacances : ces activités de bienfaisance mentionnées dans les colonnes du quotidien s'inscrivent dans la lignée des œuvres de charité pratiquées depuis des siècles par les femmes chrétiennes mais impliquent toutefois une finalité politique clairement assumée. » Témoin, l'ouverture d'un "restaurant de charité", conçu, selon ses promoteurs, comme « un centre de propagande ouverte ».

Des « efforts quotidiens » visaient à « "semer" les différents journaux affiliées à l'Action française » : « Telle ligueuse faisait lire L'Action Française à son boulanger, une autre à son bijoutier, la dentiste en faisait la promotion auprès de ses patients, et la modiste auprès de ses clients. Ces femmes "papotaient", pour reprendre l'expression d'Eugen Weber, mais elles papotaient avec détermination, ce qui ne les empêchait d'ailleurs pas occasionnellement de descendre dans la rue pour manifester leur mécontentement. » Au lendemain du 6 février 1934, notamment, « elles se rendirent ainsi à l'école du Louvre pour interrompre une conférence donnée par Mme Caillaux ».

Maurras adulé

Au-delà des structures officielles, « lectrices, sympathisantes, correspondantes, admiratrices participaient à leur manière au rayonnement de la ligue », rapporte Camille Cleret. Ces femmes semblaient « unies par un même engouement – on pourrait même parler de dévotion – envers la figure de Maurras, leur "cher maître" » : « La correspondance de ce dernier laisse clairement transparaître cette ferveur partagée par des femmes aux profils sociologiques et professionnels très dissemblables. » Quelques-unes « appartenaient aux milieux dirigeants de la ligue ». Deux personnalités retiendraient plus particulièrement l'attention « par leur présence dans les archives et dans les rubriques du quotidien » : la marquise de Mac Mahon, « oratrice de talent », fonda la Ligue royaliste des dames ; quant à « l'énergique » Marthe Daudet, alias Pampille, seconde épouse de Léon Daudet, elle devint en 1936 « la propagandiste en chef de l'Action française, tentant alors de centraliser les différents services de propagande de la ligue ».

Paradoxe apparent

« De telles destinées » apparaissent « surprenantes » aux yeux de  Camille Cleret, qui les inscrit « dans le cadre d'une ligue [...] affichant clairement un idéal de virilité ». De son point de vue, la « singularité » du militantisme féminin d'Action française reposerait, précisément, « sur la discordance entre les objectifs réactionnaires de femmes viscéralement attachées à la tradition et la modernité assumée de leurs activités politiques ». S'agit-il vraiment d'un paradoxe ? « Ferventes monarchistes, les ligueuses envisagent la restauration tant attendue comme un vecteur de promotion de la condition féminine visant à redonner aux femmes le rôle politique et social que la Révolution leur avait injustement ôté. » Selon Paul Bourget, il existait même « un féminisme de la tradition », comme il existait « un féminisme de l'anarchie » ! « Mme Pierre Chardon, conférencière d'Action française dans les années 1930, classait ainsi les femmes royalistes dans la mouvance féministe », relève Camille Cleret. « De plus, les militantes d'Action française entretenaient des liens avec des organisations féministes modérées. Suzanne Desternes, par exemple, était à la fois membre du comité directeur de l'Union nationale pour le vote des femmes et conférencière attitrée de l'Action française. » En conséquence, « le modèle féminin promu par l'Action française était [...] assez ambivalent pour être perçu de manière totalement contradictoire par des observateurs extérieurs et par les femmes elles-mêmes ». Ainsi Marie-Thérèse Moreau, présidente de la section féminine des Jeunesses patriotes, refusa-t-elle d'adhérer à la ligue « en raison de sa "mauvaise réputation antiféministe" », tandis que « la journaliste Marthe Borély s'en éloigna après la Première Guerre mondiale en raison des opinions trop peu conservatrices à son goût de Charles Maurras sur cette question ».

Le genre, déjà...

Tout cela témoigne, selon Camille Cleret, « de la relation complexe entretenue par l'Action française avec les femmes et la question du féminisme ». Relation qu'elle se risque toutefois à simplifier ici ou là. Ainsi suggère-t-elle que l'antisémitisme de quelque militante ou sympathisante l'aurait conduite à « s'attribuer, par le discours racial, une position sociale que son statut de femme lui interdirait normalement ». Par ailleurs, en conclusion, l'auteur invite à « renverser le mythe d'une féminité allergique à l'extrême droite et à la xénophobie, mythe qui consiste à essentialiser une nature dite féminine associée à la douceur mais également à la fragilité, à la faiblesse et donc à transformer les femmes en éternelles victimes d'un système patriarcal oppressif ». De telles hypothèses, en l'absence d'un argumentaire nuancé,  nous semblent formulées avec une certaine légèreté.

Cela étant, cette étude prouve que certains débats ne datent pas d'hier. « Les collaborateurs de l'Action française étaient surtout obsédés par le risque de confusion des genres », affirme Camille Cleret, prenant Léon Daudet à témoin : « la femme ne doit pas se faire le singe de l'homme », avait-il prévenu. « La masculinisation de la femme serait un fléau pour notre civilisation et pour elle-même. Car elle y perdrait son ascendant et son prestige. Qu'elle se fasse doctoresse, avocate, suffragette, ministresse, tout ce qu'elle voudra : mais qu'elle reste femme. » L'histoire ne serait-elle qu'un éternel recommencement ?

Christine Bard, Bibia Pavard (dir.), Femmes outsiders en politique, L'Harmattan, 202  pages, 21 euros.

Le porte-avions en action

6 juillet 2012
Article publié dans L'Action Française 2000

Embarquement à bord du Charles de Gaulle au large des côtes libyennes.

En dépit des controverses politiques, l'intervention française en Libye – l'opération Harmattan – fut un incontestable succès militaire. Le Charles de Gaulle et son groupe aéronaval y jouèrent un rôle de premier plan, salué par la publication, ce mois-ci, d'un album richement illustré.

Celui-ci s'ouvre sur un hommage au président Nicolas Sarkozy, auquel font écho les considérations finales sur « les guerres justes ». Le directeur de l'ouvrage, Antoine Assaf, afficherait-il des sympathies néoconservatrices ? La majorité des contributions s'avèrent plus consensuelles, sinon convenues. Elles mettent en lumière l'intensité des opérations et la prégnance du risque, couru par les pilotes, mais aussi par les équipages des bâtiments croisant au plus près des côtes libyennes. Cette accumulation de témoignages nous est apparue quelque peu décousue, mais là n'est pas l'essentiel de l'ouvrage, qui vaut d'abord pour ses images !

Les photographies soulignent le caractère majestueux du navire, la puissance des aéronefs – surtout celle des Rafale en fait, les vénérables Super-Étendard se faisant plus discrets –, la mobilisation des équipages. L'ouvrage se cantonne toutefois au strict cadre des opérations : convié sur le pont d'envol, admis sur la passerelle et dans les hangars, le lecteur reste à l'écart des quartiers de l'équipage. C'est le principal regret que nous inspire ce bel album, hommage bien mérité rendu à un bâtiment prestigieux, source d'une inépuisable fascination.

Sous la direction d'Antoine Assaf, Le Charles de Gaulle – Des hommes en action, éd. du Rocher, 192 p., 42 euros.

Photos : la Kapisa en trois cents images

31 décembre 2011
Article publié dans L'Action Française 2000

Un album nous plonge dans le quotidien du 7e BCA.

En début d'année, le photographe Jean-Christophe Hanché s'est mêlé, cinquante jours durant, au quotidien des soldats du 7e bataillon des chasseurs alpins (BCA) qui arpentaient alors la Kapisa, au Nord-Est de Kaboul. De retour d'Afghanistan, il a sélectionné trois cents clichés réunis dans un petit album.

Les compositions cultivent le dynamisme dans la sobriété, et si le style se montre volontiers intimiste, il ne verse jamais dans l'impudeur. Sont évoqués la puissance du feu comme les stigmates de la guerre, mais aussi les moments de détente... Notre confrère nous convie à la rencontre de soldats qui nous apparaissent somme toute familiers : tel est, peut-être, le caractère le plus saisissant de son témoignage, dont on regrettera surtout qu'il ne soit pas promis à une plus large diffusion.

Jean-Christophe Hanché, Kapisa-Afghanistan, 240 p., trois cents images en couleur,  format 15x21 à l'italienne, 25 euros ; livre édité par l'auteur, disponible dans quelques librairies de Reims ou par correspondance ; renseignements et commande : www.jeanchristophehanche.com ; 06 77 06 94 83.

Une biographie d'Hergé

3 novembre 2011
Article publié dans L'Action Française 2000

Aperçu d'un ouvrage signé Francis Bergeron.

Le retour de Tintin au cinéma n'a pas manqué d'alimenter l'actualité éditoriale. Francis Bergeron se distingue par la publication d'une biographie iconoclaste de Georges Rémi, dit Hergé. S'inscrivant dans la collection "Qui-suis-je ?", son livre ne sied guère aux canons du politiquement correct. De fait, l'auteur cite volontiers Minute ou Rivarol, et revendique une relative sympathie pour Léon Degrelle, tandis qu'il évoque l'amitié qui l'unissait à Hergé.

Bien qu'il fût parmi les premiers à lever le voile sur l'imposture soviétique, celui-ci ne saurait être classé parmi les auteurs engagés. Toutefois, s'il fallait absolument attribuer une filiation idéologique au reporter du Petit Vingtième, ce ne serait par vers le rexisme qu'il conviendrait se tourner selon Francis Bergeron, mais « plutôt du côté des pendants belges de l'Action française ou encore de la Fédération nationale catholique du général de Castelnau ».

Un chapitre est précisément intitulé « Hetrgé et le roi ». En exergue, on découvre comment Sébastien Lapaque définissait « l'idéal politique de Tintin ». Un peu plus loin, c'est L'Action Française 2000 qui est citée, pour s'être amusée, dans son numéro du 15 mai 2003, à relever quelques inspirations prêtées à Hergé : porté sur la bouteille, maniant volontiers l'invective, le capitaine Haddock rappelle effectivement Léon Daudet ; quant au professeur Tournesol, avec sa barbiche et sa surdité, n'est-il pas le parent de Charles Maurras ?

Francis Bergeron, Georges Rémi dit Hergé, Pardès, collection "Qui-suis-je ?", 128 pages,12 euros.

Coûteaux tacle Debray

1 juillet 2010
Article publié dans L'Action Française 2000

Commentaire du dernier ouvrage de Paul-Marie Coûteaux.

Préfaçant leur réédition, Régis Debray a jugé que les discours de guerre du général De Gaulle – et particulièrement l'appel du 18 juin – n'étaient pas « de ceux qui ont fait l'histoire de ce siècle ». Grâce à leur auteur, tout au plus « l'affaire France » se serait-elle « bien terminée » : « Sortir un jour ou l'autre de l'histoire est un sort banal », conclut Debray. « En sortir par le haut n'était pas donné à tout le monde. Alléluia. »

C'est un véritable blasphème aux yeux de Paul-Marie-Coûteaux. « Vous déraillez », lance-t-il à celui qui fut son « modèle ». « La France reste l'une des cinq ou six premières puissances du monde », rétorque-t-il dans un opuscule publié à son intention. Le chantre du souverainisme y propose une interprétation spirituelle de l'appel du 18 juin, esquissant la thèse qu'il développera dans son prochain ouvrage. « La réalité du jour, en juin 40, c'est le désastre, nul n'en disconvient », reconnaît-il. S'inspirant très librement de Platon, il n'en affirme pas moins que la « vérité » était tout autre, élaborant une dialectique au service de l'espérance.

Avouons-le, notre esprit quelque peu "terre à terre" s'y montre réfractaire. Notre réaction a-t-elle été conditionnée par notre formation à l'école d'AF ? Selon Paul-Marie Coûteaux, en tout cas, son maître « ne vit dans les beaux discours de Londres qu'un déluge de romantisme juvénile... » Loin d'être unanimement rejeté dans nos rangs, le principe gaullien selon lequel « l'intendance suivra » participe lui aussi, selon nous, du déni de réalité. Gardons-nous d'y voir un écho au "Politique d'abord" de Maurras, pour qui « la route doit être prise avant que d'arriver à son point terminus ; la flèche et l'arc seront saisis avant de toucher la cible ; le moyen d'action précédera le centre de destination ». C'est à peu près l'inverse que proclame l'autre Charles.

« La France peut toujours redevenir ce qu'elle fut souvent », poursuit Paul-Marie Coûteaux, à savoir « le caillou glissé dans la chaussure des mastodontes ». Comme en 2003, où Paris se distingua à la tribune des Nations Unies, exaspérant son allié américain sans parvenir – ni même chercher ? – à infléchir sa volonté d'envahir l'Irak. Comme en 2005, où le rejet du traité établissant une constitution pour l'Europe précéda l'adoption du traité de Lisbonne qui en reprenait la plupart des dispositions. Autant de "non" censés prouver « que l'histoire continue » ! Des "non" sans conséquence, dont seuls les amateurs d'esbroufe devraient apprécier la valeur.

La « grandeur » louée par les gaullistes se réduit somme toute à quelques apparats de puissance – notion à laquelle Paul-Marie Coûteaux semble d'ailleurs préférer celle de souveraineté, en dépit de son caractère essentiellement juridique et formel. Il ne craint pas d'inscrire son combat contre l'Union européenne dans la continuité de la Résistance. Une posture de tartuffe ? Celle d'un croisé, émancipé des rigueurs matérielles ! « Dans la fameuse formule "Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France", le mot essentiel est idée ; elle surplombe toute l'épopée. »  À ce petit jeu-là en effet, tout n'est qu'affaire de foi.

Paul-Marie Coûteaux :  De Gaulle, espérer contre tout - Lettre ouverte à Régis Debray ;  Xenia, 19 juin 2010, 93 pages, 10 euros.

Maurras, De Gaulle et l'Europe

18 avril 2010

S'il était encore vivant, Charles Maurras serait-il souverainiste ?

La géopolitique de Maurras a fait l'objet d'un ouvrage publié en novembre dernier (1). Nous en avons lu le chapitre consacré à la critique du fédéralisme européen, espérant y trouver moult éléments susceptibles de nourrir notre critique du souverainisme. Peut-être attendions-nous des auteurs qu'ils fassent parler les morts... Or, prévient d'emblée Christophe Réveillard, « on ne trouve chez Maurras que peu d'analyses approfondies des nouvelles communautés européennes [...], entre autres raisons parce qu'il disparaît en 1952 ».

Durant l'entre-deux-guerres, plus particulièrement, « Maurras dénonce essentiellement l'irréalisme du fédéralisme européen ». Ce faisant, aurait-il jugé négligeables les considérations  économiques et politiques à l'origine de la CECA, attribuant sa création à la seule idéologie, bien qu'il pense « que derrière les discours lénifiants, prévaut le réalisme des puissances » ? À vrai dire, nous nous demandons si la question a vraiment préoccupé Christophe Réveillard, tant il semble enclin à réduire les politiques aux postures qui les accompagnent. En témoigne, à nos yeux, la facilité avec laquelle il affirme que « la période gaulliste correspond [...] au développement d'une autre conception de l'Europe » – « selon laquelle la Communauté doit être une confédération d'États se donnant un pouvoir commun auquel chacun délègue (et non abandonne) un part de souveraineté ».

Tandis que les "pères fondateurs" de l'Europe seraient aux antipodes du Martégal, l'élaboration du plan Fouchet – demeuré sans lendemain... – et la négociation du compromis de Luxembourg – beaucoup de bruit pour rien ! – placeraient De Gaulle dans sa droite filiation : « Ineluctabilité de la division de l'Europe en entités nationales distinctes, nécessité pour la France de refonder son organisation interne autour d'un fédérateur légitime, critique au nom du "Politique d'abord !" de l'européisme comme principe de dépolitisation des rapports étatiques, défense d'une diplomatie française fondée sur la recherche de l'équilibre des alliances et l'indépendance nationale, ce qui exclut le projet d'une communauté permanente de nations fondée sur la contrainte, le constat est rapidement fait : les certitudes de Charles Maurras en matière européenne furent également celles  de Charles De Gaulle. »

Cela nous semble d'autant plus "léger" que M. Réveillard passe sous silence les ambiguïtés d'un concept au cœur de la réflexion sur la construction européenne. Ainsi n'est-il pas loin d'ériger implicitement Maurras en défenseur de la « souveraineté nationale » (2), bien que celui-ci en ait fermement récusé le principe, lui opposant « la  souveraineté du salut public, ou du bien public, ou du bien général ».

« Ce que Maurras reproche le plus aux différentes tentatives d'unification européenne », c'est, paraît-il, « l'absence de ce qui pour lui devrait relever de l'évidence : la recherche de l'accroissement de puissance ». Recherche dont nous doutons, pour notre part, qu'elle soit le fait des souverainistes... Cela dit, peut-être trouverons-nous matière à nous interroger sur les conséquences du multilatéralisme en parcourant les autres chapitres d'une étude censée présenter, plus généralement, les thèses de Maurras « sur les relations internationales et les problèmes de défense », et même exposer les débats que suscita leur réception au sein de l'Action française.

(1) Sous la direction de Georges-Henri Soutou et Martin Motte : Entre la vieille Europe et la seule France - Charles Maurras, la politique extérieure et la défense nationale ; Économica, Bibliothèque stratégique, 23 novembre 2009, 432 pages, 39 euros

(2) « Face à la critique des souverainetés nationales, assimilées aux causes principales des guerres, Maurras affirme que c'est au au contraire le déni de puissance nationale, par décadence intérieure et/ou par impérialisme de puissances extérieures, qui est facteur de déséquilibre et de guerre. »

Une défense européiste

30 juillet 2009
Article publié dans L'Action Française 2000

L'idéologie prend parfois la défense en otage. Les déboires de l'Airbus A400M, développé sous la bannière de la coopération européenne, illustrent un phénomène dénoncé par le journaliste Jean-Dominique Merchet.

Réunis au Castellet le vendredi 24 juillet, les sept pays partenaires du programme A400M (1) se sont donné six mois pour renégocier le contrat les liant au groupe EADS. Celui-ci avait annoncé le 9 janvier que les premiers avions ne seraient pas livrés avant fin 2012, avec un retard de trois ans au moins. L'industriel reconnaît sa difficulté, voire son incapacité, à satisfaire à toutes les exigences du cahier des charges.

Polyvalence

Ces déboires inquiètent l'armée, confrontée au vieillissement de ses appareils de transport, anticipé de longue date : la formalisation du besoin à l'origine du projet A400M remontre à 1984. Cinquante avions ont été commandés par la France. Sans eux, selon les sénateurs Jacques Gautier et Jean-Pierre Masseret (2), « la capacité de projection tactique à 1 000 km en cinq jours, actuellement de l'ordre de 5 000 tonnes (soit 1 500 militaires avec leur équipement et leur autonomie) passerait, en 2012, à moins de 3 000 tonnes, voire 2 500 tonnes ». Il faudra supporter le coût des solutions palliatives (remise à niveau d'avions en fin de vie, achats ou locations), et les conséquences d'un moindre entraînement des équipages.

Enfin aux commandes de l'A400M, ceux-ci bénéficieront d'un appareil à la polyvalence inédite : son rayon d'action, sa capacité d'emport et sa vitesse conviendront aux missions stratégiques ; susceptible d'opérer sur terrain meuble, à basse altitude et faible vitesse, il répondra également aux exigences tactiques ; il pourra aussi participer à des ravitaillements en vol. Embarquant une technologie de pointe, il exploitera le « plus puissant turbopropulseur développé en Occident », selon l'expression de Noël Forgeard. L'avion cumule les ruptures technologiques. Pourtant, Airbus Military s'était engagé à le développer « à un prix très bas, dans des délais très courts, et sans programme d'évaluation des risques ». L'industriel a sous-estimé l'ampleur du défi ; aux yeux des parlementaires, sa première erreur fut « de penser qu'un avion de transport militaire tactique équivalait à un avion de transport civil "peint en vert", bref qu'il s'agissait de construire un Airbus comme les autres et que les compétences acquises en matière de certification civile seraient un atout substantiel », voire suffisant.

Une gouvernance inefficace

EADS a pâtit, en outre, d'une mauvaise organisation de ses filiales, conduisant à « une mobilisation insuffisante des forces vives d'Airbus ». En effet, « AMSL était placée dans une situation intenable vis-à-vis d'Airbus : en tant que filiale, elle devait exécuter ses ordres ; en tant que responsable industriel du programme, elle devait pouvoir mobiliser les unités de production de la société mère. » Cela dit, Louis Gallois nuance l'échec de son groupe, d'autant que les retards sont monnaie courante dans l'industrie d'armement : « On ne connaît pas de programme de ce type livré en moins de douze ans. [...] Si nous livrions l'avion dans une amplitude de dix ans, nous serions encore la référence dans ce domaine. » (3)

Divergences

Réunis dans l'Organisation conjointe de coopération en matière d'armement (Occar), les États impliqués ont entrepris une collaboration délicate, sinon hasardeuse. Ils avaient opté pour une approche commerciale, consistant, selon l'explication des sénateurs, « à délivrer, au terme d'une phase unique pour le développement et la production, un nombre fixe d'avions – 180 – à un prix indexé, mais ferme : 20 milliards d'euros aux conditions économiques initiales ». Mais les priorités divergeaient : le Royaume-Uni voulait acquérir des appareils au plus vite ; l'Allemagne surveillait le budget avec un calendrier élastique ; l'Espagne espérait surtout développer son industrie aéronautique ; quant à la France, elle souhaitait répondre à un besoin opérationnel, mais aussi « faire avancer l'Europe de la défense ». Au total, estiment les parlementaires, ces stratégies différentes « ont conduit à prolonger les négociations plus que de mesure », ainsi qu'à imposer des conditions contractuelles difficiles... En l'absence d'un État pilote, « le dialogue indispensable entre l'industriel et le donneur d'ordres a fait défaut », poursuivent-ils. « En outre, le principe du juste retour a été appliqué strictement, aussi bien pour le moteur que pour l'avion. » « Enfin, la faible capacité de l'Occar à prendre des décisions [...], le manque de dialogue entre EADS et les sous-traitants, ainsi que les problèmes d'organisation du consortium des motoristes ont conduit à retarder l'identification des problèmes et donc leur résolution. »

Une exception, l'A400M ? « Bien au contraire », proclame Jean-Dominique Merchet dans son dernier livre (4). L'animateur du blog Secret Défense, collaborateur de Libération et conférencier occasionnel de la NAR, rapporte que « l'autre programme phare de la coopération européenne, l'hélicoptère NH90, souffre des mêmes maux ». L'industrie d'armement serait « victime de l'idée que plus on embarque de partenaires [...], mieux c'est » ; idée dont le seul mérite serait d'être européenne.

Réussite en solo

À l'opposé, l'auteur souligne la réussite du Rafale : « Très critiqué, le choix de jouer en franco-français apparaît aujourd'hui comme le plus rationnel, tant sur le plan des finances publiques que sur celui des besoins militaires. » Et de citer la Suède en exemple, qui produit des avions militaires et réussit même à en exporter : « Ce que la petite Suède sait faire, et plutôt bien, il n'y avait aucune raison que la France – six fois plus grande – ne puisse le réussir, n'en déplaise aux idéologues qui estiment, une fois pour toutes, que la France est trop petite. »

Fustigeant la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), Jean-Dominique Merchet juge lamentables les multiples déclarations d'intention jamais suivies d'effet. On  attribue certes quelques réalisations concrètes à la PESD, mais dont la dimension "européenne" serait souvent usurpée, comme en Bosnie : « En décembre 2004, l'opération militaire Althéa prend la suite de l'Otan. Pour plus d'efficacité, l'UE le fait néanmoins avec les moyens et capacités de commandement de l'Otan, dans le cadre des accords dits de "Berlin Plus". » Première mission navale entreprise sous l'égide de l'Union, l'opération Atalanta lutte avec succès contre la piraterie au large de la Somalie. Mais « "on ne déploie pas de bateaux exprès pour cette mission", explique-t-on à l'état-major de la Marine rue Royale. "On a deux bateaux qui auraient été là-bas de toute façon dans le cadre de notre présence dans l'océan Indien." »

L'UE et les tâches ménagères

Autant d'exemples illustrant « la grande illusion de la défense européenne ». Avec un mépris teinté d'humour, Jean-Dominique Merchet observe que l'Europe « est conçue pour les temps ordinaires », ce qui s'avère à certains égards « bel et bon » : « Comme le disait l'inoubliable Paul Volfoni des Tontons flingueurs, "les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse". » Mais là où il est question « de vie et de mort », on entre dans une cour où « l'Europe ne joue pas et n'est pas prête de le faire ».

Ce petit livre, clair et concis, est un vrai réquisitoire. Pour l'étayer, l'auteur convoque Carl Schmitt et Joseph de Maistre. Ses arguments suffiraient-ils à prononcer la condamnation de l'UE ? Pas forcément, car la PESD apparaît bien marginale au sein de l'Union, dont l'ossature demeure le marché unique. Et si la défense témoigne des méfaits de l'idéologie européiste, celle-ci n'est pas le seul moteur de la construction européenne, où interviennent également des calculs d'intérêts. Cela dit, Jean-Dominique Merchet confesse volontiers un euroscepticisme plus prononcé que celui d'un Védrine, par exemple. Quant au souverainisme, « c'est un mot qui ne me fait pas peur » nous a-t-il confié, tout en se définissant plutôt comme un « gaulliste du 18 juin ».

(1) Les États engagés dans le programme A400M sont les suivants : Allemagne (60 avions), France (50), Espagne (27), Grande-Bretagne (25), Turquie (10), Belgique (7) et Luxembourg (1). L'Afrique du Sud a commandé huit appareils et la Malaisie quatre.

(2) Jacques Gautier & Jean-Pierre Masseret : Rapport d'information sur les conditions financières et industrielles de mise en œuvre du programme A400M. Annexe au procès-verbal de la séance du 10 février 2009, 97 pages, disponible en téléchargement gratuit sur le site Internet du Sénat.

(3) Cité par Nicolas Gros-Verheyde : « Louis Gallois s'explique ». Europolitique, n° 3722, 26 mars 2009. Cf http://bruxelles2.over-blog.com/

(4) Jean-Dominique Merchet : Défense européenne, la grande illusion. Larousse, coll. "À dire vrai", 126 pages, 9,90 euros. Deux extraits sont en ligne sur le blog de l'auteur : http://secretdefense.blogs.liberation.fr/