Quatrième chronique pour RFR. Parmi les
sujets abordés cette fois-ci : la prime sur les dividendes, le rôle de
l'État et le populisme.
Selon les conclusions d'un sondage Viavoice-BPCE réalisé pour Les Échos
et France info, 62 % des Français
seraient favorables à la prime Sarkozy sur les dividendes. C'est
désespérant, quoique très compréhensible.
On pourrait disserter des heures durant sur ce dispositif
inepte, présenté hier en conseil des ministres. Selon le projet de loi
de financement rectificative de la Sécurité sociale pour 2011, donc,
les entreprises comptant plus de cinquante salariés seraient priées de
verser une prime à leurs employés, dès lors que les dividendes
attribués aux actionnaires augmenteraient par rapport à la moyenne des
deux années précédentes. Vous suivez ? Dans le cas contraire,
cela n'aurait rien d'étonnant : « ce qui se conçoit
bien s'énonce clairement »... et inversement !
Cette prime est censée contribuer au « partage de la
valeur ajoutée » cher au chef de l'État. Comme si les
dividendes et leur évolution étaient toujours à l'image des bénéfices.
Or, c'est loin, très loin d'être le cas. Prenez la situation de Total,
vilipendé pour se profits considérables : ses dividendes étant
restés stables, il ne sera pas soumis à la prime Sarkozy. En revanche,
le patron d'une PME qui ne se verserait aucun salaire devra négocier
avec ses employés l'augmentation de sa rémunération, c'est un
comble ! Tout cela n'a aucun sens : pourquoi les
salariés seraient-ils plus ou moins avantagés selon que leur entreprise
se finance sur les marchés, en mobilisant des actionnaires, ou bien
auprès des banques, en souscrivant des prêts rémunérés par des
intérêts ?
Les partenaires sociaux ne s'y sont pas trompés. De façon
quasi unanime, patrons et syndicats ont dénoncé cette immixtion de
l'État dans leurs négociations. Mais l'opinion publique demeure
sensible aux slogans simplistes – du genre "pas de prime pour les
actionnaires sans prime pour les salariés". Pour le président de la
République, il s'agit, naturellement, d'exploiter quelques clichés
néo-marxistes ancrés dans les esprits. À commencer par l'opposition
systématique entre capital et travail.
On stigmatise volontiers ces actionnaires cupides, accusés de
s'enrichir sur le dos des salariés. Qu'en est-il dans les
faits ? « Il y a un an, la Bourse française était
encore déprimée », rappelle Florin Aftalion, professeur
émérite à l'Essec, dans un article publié par La Tribune.
« En revanche », poursuit-il, « il y a dix
ans, elle était en pleine forme. [...] Un portefeuille représentant
l'indice constitué à ce moment-là et conservé depuis aurait aujourd'hui
perdu 28 % de sa valeur initiale ; en incorporant les
dividendes reçus, son rapport sur dix [ans] aurait été inférieur à
1 % par an ! En valeur réelle, compte tenu de
l'inflation, il aurait perdu de l'argent. »
À certains égards, il apparaît donc injuste de jeter
l'anathème sur les détenteurs des capitaux. Mais cela s'avère surtout
stérile, et même contre-productif. Hélas, les politiciens ne s'en
privent pas. Tels Nicolas Sarkozy, nous l'avons vu, mais aussi Marine
Le Pen, avec, dans son cas, la bénédiction de certains
royalistes. Incarné par une femme, l'homme providentiel leur apparaît
soudain plus fréquentable... Mes camarades me pardonneront de les
caricaturer – ils savent que je le fais en toute amitié. Cela dit, on
s'étonne de les voir ainsi conquis par le virage jacobin du Front
national. Sans doute cela s'inscrit-il dans la logique
souverainiste : en s'accommodant de la « souverainété
nationale » récusée par Maurras, on assimilait déjà, plus ou
moins, l'État à la nation ; dorénavant, c'est également la
nation qu'on assimile à l'État.
Dans le dernier numéro de L'Action Française 2000,
Paul-Marie Coûteaux pointe l'influence des syndicats d'enseignants pour
illustrer la perte de souveraineté de l'État. Ce faisant, il exclut
implicitement de limiter celle-ci à quelques fonctions régaliennes, et
se méprend sur les causes de l'impuissance publique. De toute façon, on
n'œuvrera pas au retour du roi en entretenant la conception d'un État
tentaculaire dont les monarchistes dénonçaient jadis les germes
totalitaires.
Selon Maurras, « un État normal laisse agir, sous son
sceptre et sous son épée [certes], la multitude des petites
organisations spontanées, collectivités autonomes, qui étaient avant
lui et qui ont chance de lui survivre, véritable substance immortelle
de la nation ». En cela, je suis désolé de le dire, le maître
de l'AF ne me semble pas opposé à certains libéraux. Je pense à Alain
Madelin, auteur, par exemple, d'un plaidoyer pour la subsidiarité
publié sur son blog lundi dernier. « Dans la grande société
ouverte qui se dessine aujourd'hui », écrit-il, « les
relations verticales d'hier sont largement remplacées par des liens
horizontaux dans un grand chamboule-tout de la pyramide des
pouvoirs ». La suite est plus intéressante :
« On a longtemps cru que plus les choses devenaient complexes,
plus elles devaient être dirigées d'en-haut. On sait maintenant qu'au
contraire, il faut laisser la plus large autonomie aux éléments qui
composent un système complexe pour permettre leur
coordination. » Cela rend d'autant plus actuelle la conception
"royaliste" de l'État... et d'autant plus regrettable son abandon pas
ses promoteurs traditionnels.
Participant des déboires de l'État-providence, la crise de la
dette souveraine fournirait un prétexte idéal à la dénonciation de
l'incurie républicaine. L'Alliance royale le martèle à chacune de ses
campagnes : « Un président est un chef de parti, qui
pense à la prochaine élection ; un roi est un chef
d'État, qui pense à la prochaine génération. » Dans
ce contexte, cependant, la vulgate tend à dédouaner les politiques de
leurs responsabilités, puisque ceux-ci sont soumis, paraît-il, à la
toute-puissance des marchés.
Tandis que monte la grogne populaire, « il appartient
à l'Action française non seulement d'accompagner ce mouvement mais
aussi et surtout de l'éclairer » C'est, en tout cas, ce que
clamait François Marcilhac le 8 mai dernier, dans son discours
prononcé à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc. Nous sommes
d'accord ! Reste qu'à cet effet, les royalistes devraient
plutôt se méfier des sirènes populistes. Appeler au primat du politique
sur l'économique, c'est exprimer des valeurs, mais non donner un cap à
l'action publique – sauf à revendiquer également le primat de l'État
sur les entreprises en lançant un vaste programme de nationalisations.
En son temps, le maître de l'Action française pouvait établir
le constat selon lequel « l'économie industrielle ne joue
point dans le vaste cadre de la planète ». Manifestement, les
circonstances ont changé, et cela s'avère pour le moins déstabilisant.
Peut-être cette évolution explique-t-elle la tentation d'enfoncer des
portes ouvertes par d'autres, ou celle de se réfugier dans un dédain
romantique de l'économie... Il nous appartient pourtant d'en tirer les
conséquences. Le défi qui nous est lancé s'annonce passionnant à
relever ! Mais peut-être préférera-t-on rester en marge de
l'histoire ?
Rendez-vous sur le site de RFR pour
découvrir les autres interventions :
Les hippies ont-ils colonisé
l'AF ? On se le demande à
la lecture d'un billet inscrivant quelque mouvance écologiste
dans la continuité de l'école maurrassienne.
Voyez plutôt : chercher « à établir des lois
pour l'organisation des sociétés humaines en s'inspirant et en
s'instruisant de l'observation scrupuleuse des lois de la
biosphère » ne serait pas « sans rappeler à quelques
égards » l'"emprisime organisateur" cher à Maurras. Lequel résumait
sa méthode à « l'examen des faits sociaux naturels
et l'analyse de l'histoire politique ». Que l'on place l'homme
ou la terre cœur de ses préoccupations, c'est du pareil au même, cela
va sans dire !
Mais il y a plus osé encore : « mettre fin à
la colonisation multiforme [...] du monde par la civilisation
industrielle » relèverait d'un « appel à la
"politique naturelle" ». Le pauvre Maurras doit se retourner
dans sa tombe ! À ses yeux,
n'en déplaise à ses curieux héritiers, il n'était « rien de
plus magnifique » que « l'occupation des espaces par
la société humaine et leur réduction à ses lois ». Rien
d'étonnant à cela, puisque sa démarche consistait, nous semble-t-il, à
prendre acte de la nature humaine, pour en assumer délibérément les
conséquences, à l'opposé d'un individualisme volontariste. Une nature
dont participe au premier chef un caractère industrieux – ce serait
même « la définition première de l'homme » selon le
Martégal.
On concédera aux écolos que « tous ces changements
que nous opérons dans l'économie de notre planète n'ont mené à rien
jusqu'ici et [que] rien ne permet d'admettre qu'ils conduisent jamais à
rien ». Mais « nous y travaillons parce qu'il est
dans notre ordre d'y travailler » – un point c'est tout.
C'est donc tout le contraire d'une "politique naturelle" qui
nous est proposé ici. Il n'est d'ailleurs pas exclu que l'AF renie
ses propres principes en récusant plus ou moins l'économie, l'industrie
et la technique... « La vérité politique et sociale qui nous
conduit n'a pas la forme du regret », disait encore Maurras.
« Elle est plutôt désir, curiosité, solide espérance apportant
les moyens de réaliser l'avenir avec une imperturbable
sécurité. »
Cela étant, à l'époque où il écrivait, le maître de l'Action
française pouvait
encore établir le constat selon lequel « l'économie
industrielle ne joue point dans le vaste cadre de la
planète ». Preuve que le monde a changé et qu'on ne saurait se
contenter de boire ses paroles.
19 mai 2011 Article publié dans L'Action Française 2000
Sensibles à l'inquiétude populaire, respectueux du "principe
de précaution", les députés ont voté l'interdiction d'une technique
permettant l'exploitation des gaz de schiste, une ressource énergétique
pleine de promesses.
L'exploitation mais aussi l'exploration des mines
d'hydrocarbures non conventionnels seront bannies du territoire
national, du moins si elles se font par "fracturation hydraulique".
Ainsi en a décidé, mercredi 11 mai, l'Assemblée nationale.
Cela en vertu du "principe de précaution" inscrit dans la Constitution
depuis 2005. Revenant sur ses propres décisions, le gouvernement avait
déclaré l'urgence sur une proposition de loi déposée à cet effet par
Christian Jacob, le chef de file des députés UMP.
Moratoire américain
Dans le collimateur des parlementaires figuraient, plus
particulièrement, les gaz de schiste. Connus depuis longtemps, ceux-ci
ont commencé à être exploités aux États-Unis, à la faveur des
innovations technologiques stimulées par la hausse des prix de
l'énergie. Afin de libérer le fluide prisonnier, un mélange d'eau, de
sable et de substances chimiques est injecté dans la roche à très haute
pression. Avec le risque de contaminer les nappes phréatiques
traversées par les forages ? C'est, en tout cas, la crainte
affichée par nos députés, mais aussi par l'État de New York,
où un moratoire sur l'exploitation a été décrété, dans l'attente des
conclusions de l'Environmental Protection Agency annoncées pour 2012.
Son travail s'avère délicat, en raison du secret industriel qui lui est
opposé. « L'EPA a dû par exemple assigner Halliburton devant
la justice pour obtenir la liste des produits chimiques utilisés dans
le procédé », rapporte Étienne Beeker, dans une note du Centre
d'analyse stratégique. Une enquête similaire avait été entreprise en
2004. Elle avait conclu, précise-t-il, « à l'innocuité des
processus d'extraction pour les eaux potables, ce qui amène de nombreux
experts à être confiants dans les résultats de l'étude en
cours ».
En avril dernier, Gérard Mestrallet avait déploré que la
France décide « de tourner la page des gaz de schiste avant
même de l'avoir ouverte » (Les Échos,
14/04/2011). De la part du P-DG de GDF-Suez, ce discours apparaît
éminemment convenu. Cela dit, l'intérêt des industriels doit être
relativisé : pour Total, l'impact de la loi serait
« négligeable ». C'est, en tout cas, ce que soutient
son président, Christophe de Margerie. Le groupe, déjà engagé au
Danemark, vient d'ailleurs de s'allier à Exxon Mobil pour exploiter des
gaz de schiste en Pologne.
De fait, les enjeux sont loin de se résumer aux convoitises
des multinationales. Tandis que le "pouvoir d'achat" semble en passe de
s'imposer comme un thème phare de la campagne présidentielle,
« l'impact de ces nouvelles ressources sur les prix du gaz est
déjà sensible », souligne Étienne Beeker – quoique cette
baisse soit « difficilement perceptible par le consommateur
français, pour lequel le prix du gaz, indexé dans des contrats de long
terme à plus de 80 % sur le prix du pétrole, continue
d'augmenter ». Faute d'avoir mené les travaux d'exploration
nécessaires, on ignore l'ampleur des ressources du sous-sol français.
Celles-ci pourraient être considérables : selon certaines
estimations, elles représenteraient quatre-vingt-dix ans de la
consommation actuelle de gaz (Les Échos,
21/04/2011). C'est dire l'intérêt qu'elles présentent au regard de
l'"indépendance énergétique de la France".
Révolution mondiale
Rien d'étonnant, donc, à ce que le Centre d'analyse
stratégique annonce « une révolution gazière qui pourrait bien
bouleverser le paysage énergétique mondial ». Entre 2000 et
2008, la part du gaz dans le mix électrique
américain serait passée de 18 à 24 %. « Importateurs
nets de gaz il y a peu, les États-Unis sont aujourd'hui autosuffisants
et ils sont également redevenus le premier producteur de gaz, devant la
Russie. De plus, l'attitude de la Chine aura des conséquences
considérables pour l'Europe, surtout si ce pays, comme il le souhaite,
parvient à exploiter ses réserves très prometteuses de GNC [gaz non
conventionnels]. La Russie, pour qui la Chine peut devenir un
importateur alternatif important, perdrait une partie de ses débouchés
potentiels. Une partie du GNL [gaz naturel liquéfié] en provenance du
Moyen-Orient et à destination de l'Asie de l'Est pourrait également
être réorientée vers notre continent, qui en profiterait. Les gaz non
conventionnels fragiliseraient donc la position de la Russie, notamment
dans ses échanges gaziers avec l'Europe. »
Dans ces conditions, si le "principe de précaution" impose de
prendre en compte les risques pesant sur l'environnement, la prudence
politique requiert, selon nous, leur mise en perspective. D'autant que
les inquiétudes sont vraisemblablement décuplées par l'alarmisme
écologiste, le sensationnalisme médiatique et le clientélisme
électoral. La préoccupation des élus, soucieux d'épargner à leur
circonscription la laideur des installations industrielles, apparaît à
bien des égards légitimes. « Aujourd'hui, le bonheur public,
du moins tel que se l'imagine la puissance du même nom, ne doit pas se
faire au prix du malheur individuel », remarque notre confrère
Philippe Escande. « Le problème », poursuit-il dans Les Échos
(10/05/2011), « c'est que, à ce train-là, la vie promet de
devenir de plus en plus difficile. Pour se cantonner au seul cas de
l'énergie, aucune technique de production d'électricité, qu'il s'agisse
d'hydraulique, de biomasse, d'éolien et à plus forte raison de charbon
ou de nucléaire, n'est exempte de risque et toute nouvelle installation
en France dans ces énergies pourrait soulever la même
colère. » Pour tempérer la grogne des élus, d'aucuns proposent
de revoir la fiscalité locale... L'arbitrage politique n'en demeurera
pas moins un art difficile.