Maurras libéral

23 avril 2018

Le cadavre de Maurras bouge encore ! Cela bien que son antisémitisme, insupportable, ait jeté l'opprobre sur toute sa pensée. Critiquant explicitement le libéralisme, la figure tutélaire de l'Action française n'en condamnait pas moins la mainmise de l'État sur les PTT, l'éducation voire la monnaie.

Promoteur d'une monarchie « traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée », Charles Maurras est né il y a cent cinquante ans, le 20 avril 1868. Fallait-il commémorer cet anniversaire ? Le ministère de la Culture s'y est finalement refusé, non sans avoir tergiversé. Antisémite et xénophobe, nationaliste et réactionnaire, la figure tutélaire de l'Action française demeure pour le moins controversée. Ses héritiers revendiqués ont, pour la plupart, le libéralisme en horreur. À l'image de leur maître ? En partie seulement, comme en témoignent ces quelques citations.

Chantre du « politique d'abord », Charles Maurras n'en affirmait pas moins que l'économie était « plus importante que la politique » : « l'économie étant la science et l'art de nourrir les citoyens et les familles, de les convier au banquet d'une vie prospère et féconde, est une des fins nécessaires de toute politique », expliquait-il notamment (Mes Idées politiques, 1937)

Maurras voulait privatiser la Poste

Certes, précisait-il, « même pour donner le pas à certaines questions économiques jugées vitales, il faut au préalable une organisation politique, une action politique, avec ses moyens qui sont politiques : des mandataires, des fonctionnaires, des agents, des corps de police et d'armée, des juges, des policiers, des bourreaux » (L'Action Française, 7 mars 1935, article cité dans le Dictionnaire politique et critique). Cependant, à l'orée du XXe siècle, il dénonçait déjà « l'État français qui se mêle de tout aujourd'hui, même de faire des écoles et de vendre des allumettes, et qui, en conséquence, fait tout infiniment mal, vendant des allumettes ininflammables et distribuant un enseignement insensé » (Dictateur et Roi, 1903). En conséquence, écrivait-il, « il faut rendre à l'initiative privée, aux personnes, associations, compagnies, toutes les fonctions qui dans l'État, accomplies par l'État, font effet de parasites stérilisants : stimulées et régénérées par l'idée légitime du légitime profit, elles feront de la richesse au lieu d'en dévorer » (« La Politique générale », Almanach d'Action française, 1922). Dans l'entre-deux-guerres, Charles Maurras réclamait que soit privatisée la Poste ! L'Union européenne n'était pourtant pas en cause…

Suivant la même logique, de façon peut-être plus étonnante encore, il s'inquiétait d'un contrôle accru de la monnaie par l'État, déplorant les « innovations dangereuses apportées à la Banque de France » par le Front populaire (L'Action Française, 18 juillet 1936) ; « le plus important, les questions de crédit et d'escompte, sera désormais soumis aux volontés de gouvernements de passage », était-il dénoncé dans le quotidien royaliste (L'Action Française, 16 juillet 1936). Cela tranche avec les positions qui sont aujourd'hui celles des souverainistes, aux yeux desquels l'indépendance des banques centrales est une aberration.

Critique du constructivisme

La division du travail ne suscitait apparemment aucune défiance chez Maurras – qui, certes, ne l'envisageait pas à une échelle mondiale. Bien au contraire, il y voyait un facteur de « progrès », à la faveur duquel « chaque fonction s'accomplit beaucoup plus vite et beaucoup mieux » (Mes Idées politiques, 1937). Quant à la décroissance, sans doute cette perspective lui aurait-elle semblé contraire à la nature même de l'homme. Celui-ci « ne peut rien laisser en place », écrivait-il : « il lui faut défaire et refaire, décomposer pour le recomposer sur un autre plan tout ce qu'il trouve autour de lui, et son système de remaniement perpétuel l'aura conduit, de proche en proche, à interposer sa main, son travail, sa peine et son art entre toutes les matières premières que la nature lui fournit et que jadis il utilisait telles quelles » ; « animal industrieux, voilà, je pense, la définition première de l'homme » (« L'Industrie », Principes, 1931).

Cela étant, Charles Maurras raillait volontiers « la doctrine libérale [qui] assure que le bien social résulte mécaniquement du jeu naturel des forces économiques » ; « les conseils des économistes libéraux valent pour nous ce qu'auraient valu autrefois pour le genre humain une secte de naturistes qui lui aurait recommandé de se croiser les bras et d'attendre que la terre porte d'elle-même les fruits et les moissons » (Mes Idées politiques, 1937). Poursuivons toutefois la lecture : « Non, la nature, non, le jeu spontané des lois naturelles ne suffisent pas à établir l'équilibre économique. Mais prenons garde ; ces lois, auxquelles il serait fou de vouer une confiance aveugle et mystique, il serait encore plus fou de les négliger. Cultivons, tourmentons, forçons même l'ample et bizarre sein de la vieille nature, ajoutons à ses forces nos forces et notre sagesse, notre prévoyance et notre intérêt, doublons les partout de nous-mêmes. Mais sachons que nous ne commanderons aux choses qu'à la condition de leur obéir. » La mise en œuvre d'une « politique naturelle » chère à Maurras ne serait-elle alors possible que dans le respect d'un « ordre spontané » ? La question est posée.

La folie laïciste transcende les clivages politiques

16 avril 2018

Un sénateur Les Républicains veut bannir des écoles les quelques signes religieux encore visibles aux yeux des élèves. Appliquées à la lettre, ses propositions relèveraient d'une folie totalitaire.

Une proposition de loi a été déposée à la chambre haute afin de « renforcer l'effectivité du principe de laïcité » et de « lutter contre le prosélytisme dans le cadre de l'enseignement public ». Son auteur, Jérôme Bascher, sénateur de l'Oise, revendique une conception manifestement radicale de la laïcité.

Cachez ce clocher que je ne saurais voir !

Son texte vise explicitement les parents accompagnateurs des sorties scolaires. Concrètement, s'il était appliqué, les femmes de confession musulmane qui portent le voile seraient obligatoirement priées de le retirer en pareille circonstance.

« L'école, et plus généralement le temps scolaire, doit demeurer un sanctuaire où aucun signe religieux ostentatoire ne doit être exposé aux élèves », proclame Jérôme Bascher dans l'exposé des motifs. Si tel était effectivement le cas, sans doute conviendrait-il d'expurger les manuels scolaires et de mettre à l'Index bien des œuvres littéraires : le baptême de Clovis serait effacé de l'histoire de France, entre autres exemples ; quant aux Misérables de Victor Hugo, ils mettraient toujours en scène Jean Valjean, mais celui-ci n'y croiserait plus l'évêque Myriel. Par ailleurs, peut-être faudrait-il fermer les volets des salles de classe dont les fenêtres laisseraient apparaître le clocher d'un église, signe religieux ostentatoire s'il en est…

Le père Noël est une ordure

Sans aller aussi loin, le texte proposé stipule tout de même que « les propos et agissements visant à exercer une influence sur les croyances ou l'absence de croyances des élèves sont interdits dans les écoles, collèges et lycées publics, ainsi qu'aux abords immédiats de ces établissements, lors des entrées ou sorties des élèves ou dans un temps très voisin de celles-ci, et lors des sorties scolaires organisées par ces établissements ». Autrement dit, un élève pourrait être puni pour avoir raconté à un camarade de classe qu'il allait à la messe le dimanche… Ou même pour lui avoir dit s'il croyait ou non au père Noël !

Fait remarquable : cette proposition de loi ubuesque n'émane pas de la France insoumise, mais d'un élu Les Républicains. Dont acte.

Obsolescence programmée : un procès à charge contre Epson élude la responsabilité des consommateurs

10 avril 2018

Commentaire critique d'un reportage diffusé sur France 2. Un article d'abord publié sur Contrepoints le 7 avril 2018.

Poursuivi en justice pour « obsolescence programmée », Epson a d'ores et déjà été condamné par un tribunal médiatique. Dans un numéro d'Envoyé spécial diffusé sur France 2 le 29 mars 2018, les journalistes Anne-Charlotte Hinet et Swanny Thiébaut ont repris avec une étonnante crédulité les accusations assénées par l'association HOP (Halte à l'obsolescence programmée), à l'origine d'une plainte déposée l'année dernière contre l'industriel japonais.

Certains constats rapportés dans cette enquête s'avèrent effectivement troublants : on y découvre qu'une imprimante prétendument inutilisable peut tout à fait sortir plusieurs pages après l'installation d'un pilote pirate ; quant aux cartouches, elles semblent loin d'être vides quand l'utilisateur est appelé à les changer. La preuve n'est-elle pas ainsi faite qu'un complot est ourdi contre des consommateurs aussi malheureux qu'impuissants ?

La musique accompagnant ce reportage, angoissante, laisse entendre qu'un danger planerait sur ceux qui se risqueraient à le dénoncer. On tremble à l'évocation de cet homme qui « a fini par briser le silence » ; quel aura été le prix de sa témérité ? Un passionné d'électronique susceptible d'assister les enquêteurs vit en marge de la société, reclus loin des villes et de leurs menaces : « il a fallu avaler quelques kilomètres en rase campagne pour trouver un expert », racontent les journalistes. Un expert censé décrypter le contenu d'une puce électronique à l'aide d'un tournevis… Succès garanti.

La concurrence met les fabricants sous pression

Les imprimantes incriminées sont vendues autour d'une cinquantaine d'euros. « Le fabricant n'a pas intérêt à avoir des imprimantes de ce prix-là qui soient réparables, sinon il n'en vendra plus », croit savoir l'un des témoins interrogés. Étrange conviction : si un fabricant était en mesure de prolonger la durée de vie de ses produits et d'étendre leur garantie en conséquence, sans en renchérir le coût ni en compromettre les fonctionnalités, n'aurait-il pas intérêt à le faire, dans l'espoir de gagner des parts de marché aux dépens de ses concurrents ?

De toute façon, pour Epson, l'activité la plus lucrative n'est pas là : « autant vendre une imprimante pas chère pour vendre ensuite de l'encre très chère », souligne une autre personne interrogée, cette fois-ci bien inspirée. Il est vrai qu'au fil du temps, les fabricants de cartouches génériques parviennent à contourner les verrous mis en place par Epson et ses homologues pour s'arroger d'éphémères monopoles sur le marché des consommables. Cela étant, même s'il préfère acheter de l'encre à moindre coût, le possesseur d'une imprimante Epson fonctionnelle sera toujours un acheteur potentiel des cartouches de la marque ; ce qu'il ne sera plus, assurément, quand son imprimante sera tombée en panne… Ce constat, frappé du sceau du bon sens, semble avoir échappé aux enquêteurs, qui prétendent pourtant que « les fabricants font tout pour vous faire acheter leurs propres cartouches ». Peut-être cela pourrait-il expliquer l'obligation de changer une cartouche pour utiliser le scanner d'une imprimante multi-fonctions… Mais quelle garantie Epson aurait-il que ses clients lui restent fidèles au moment de renouveler leur matériel dont il aurait lui-même programmé l'obsolescence ? Ils le seront d'autant moins s'ils ont été déçus par leur achat – notamment s'ils jugent que leur imprimante les a lâchés prématurément.

La pertinence d'un stratégie d'obsolescence programmée est donc sujette à caution. Comment, dès lors, expliquer certaines aberrations ? Epson se montre peu prolixe à ce sujet ; sa communication s'avère même calamiteuse ! « Une imprimante est un produit sophistiqué », affirme-t-il dans un communiqué. Pas tellement en fait. Du moins l'électronique embarquée dans un tel appareil n'est-elle pas des plus élaborée. Assistant au dépeçage d'une cartouche, les journalistes ont mimé l'étonnement à la découverte de sa puce : « Surprise ! […] Pas de circuit électrique, rien qui la relie au réservoir d'encre. Elle est juste collée. Comment diable cette puce peut-elle indiquer le niveau d'encre si elle n'est pas en contact avec l'encre ? » Que croyaient-ils trouver dans un consommable au recyclage notoirement aléatoire ? Ou dans un appareil vendu seulement quelques dizaines d'euros ? Quoi qu'en dise Epson, sans doute la consommation de l'encre et l'état du tampon absorbeur sont-ils évalués de façon approximative. Apparemment, le constructeur voit large, très large même ! C'est évidemment regrettable, mais qu'en est-il des alternatives ? Les concurrents d'Epson proposent-ils des solutions techniques plus efficaces sur des produits vendus à prix comparable ? Encore une question qui n'a pas été posée…

Des produits réputés à tort irréparables

Concernant les cartouches, dont l'encre est en partie gaspillée, la malignité prêtée au constructeur reste à démontrer. On n'achète pas une cartouche d'encre comme choisit une brique de lait ni comme on fait un plein d'essence. Si le volume d'encre qu'elle contient est bien mentionné sur l'emballage, cette information n'est pas particulièrement mise en valeur. D'une marque à l'autre, d'ailleurs, elle n'est pas la même ; elle ne constitue pas un repère ni un élément de comparaison. En pratique, on n'achète pas des millilitres d'encre, mais des cartouches de capacité dite standard, ou bien de haute capacité, avec la promesse qu'elles nous permettront d'imprimer un certain nombre de pages. Dans ces conditions, quel intérêt y aurait-il, pour un constructeur, à restreindre la proportion d'encre effectivement utilisée ? Autant réduire le volume présent dans les cartouches ! Pour le consommateur, cela reviendrait au même : il serait condamné à en acheter davantage ; pour l'industriel, en revanche, ce serait évidemment plus intéressant, puisqu'il aurait moins d'encre à produire pour alimenter un nombre identique de cartouches vendues au même prix. Un représentant d'Epson, filmé à son insu, a tenté de l'expliquer au cours du reportage, avec toutefois une extrême maladresse. Les enquêteurs n'ont pas manqué de s'en délecter, prenant un malin plaisir à mettre en scène la dénonciation d'un mensonge éhonté.

Force est de constater qu'ils n'ont pas fait preuve du même zèle pour vérifier les allégations des militants qui les ont inspirés. Quand il juge nécessaire de changer le tampon absorbeur d'une imprimante, Epson en interdit l'usage au motif que l'encre risquerait de se répandre n'importe où. Parmi les utilisateurs d'un pilote pirate permettant de contourner ce blocage, « on a eu aucun cas de personnes qui nous écrivaient pour dire que cela avait débordé », rétorque la représentante de l'association HOP. Pourquoi les journalistes n'ont-ils pas tenté l'expérience de vider quelques cartouches supplémentaires dans ces conditions ? À défaut, peut-être auraient-ils pu arpenter la Toile à la recherche d'un éventuel témoignage. « Il y a quelques années j'ai dépanné une imprimante qui faisait de grosses traces à chaque impression, dont le propriétaire avait, un an auparavant, réinitialisé le compteur […] pour permettre de reprendre les impressions », raconte un internaute, TeoB, dans un commentaire publié le 19 janvier sur le site LinuxFr.org ; « le tampon était noyé d'encre qui avait débordé et qui tapissait tout le fond de l'imprimante », précise-t-il ; « ça m'a pris quelques heures pour tout remettre en état, plus une nuit de séchage », se souvient-il. Dans le cas présent, ce qui passe pour de l'obsolescence programmée pourrait relever en fait de la maintenance préventive… Les journalistes l'ont eux-mêmes rapporté au cours de leur reportage : Epson assure remplacer gratuitement ce fameux tampon ; pourquoi ne l'ont-ils pas sollicité pour évaluer le service proposé ?

Ils ont préféré cautionner l'idée selon laquelle une imprimante affectée par un consommable réputé en fin de vie – à tort ou à raison – devrait être promise à la casse. La confusion à ce sujet est entretenue au cours du reportage par un technicien présenté comme un « spécialiste de l'encre et de la panne ». Les militants de l'association HOP témoignent en cela d'une inconséquence patente : ils pourraient déplorer le discours sibyllin des constructeurs d'imprimantes, dont les manuels d'utilisation ou les messages à l'écran ne semblent pas faire mention des opérations de maintenance gracieuses promises par ailleurs ; mais ils préfèrent entretenir le mythe d'un sabotage délibéré de leurs produits, confortant paradoxalement leurs utilisateurs dans la conviction qu'ils seraient irréparables… Si la balle se trouve parfois dans le camp des industriels, ceux-ci ne manquent pas de la renvoyer aux consommateurs ; encore faut-il que ces derniers s'en saisissent, plutôt que de fuir leurs responsabilités éludées par une théorie complotiste.

Les souverainistes contre la monarchie

23 mars 2018

Ceux qui appellent la France à sortir de l'Union européenne semblent être les premiers à oublier qu'elle en fait elle-même partie.

La « politique de casse des services publics est dictée à la France par l'Union européenne », avons-nous lu dernièrement sur Facebook. Le projet de loi « pour un nouveau pacte ferroviaire », qui vient d'être présenté à l'Assemblée nationale, serait censé en témoigner. En effet, le Gouvernement ne s'en cache pas : il s'agit, entre autres, de transposer les directives organisant un « espace ferroviaire unique européen ».

Curieusement, ceux qui appellent la France à sortir de l'Union européenne semblent être les premiers à oublier qu'elle en fait elle-même partie. Et qu'à ce titre, elle a voix au chapitre. De fait, les textes incriminées ont été adoptés avec son accord, en 2012 comme en 2016 (un registre des votes publics est accessible en ligne).

Dans ces conditions, comment peut-on prétendre que Bruxelles impose sa volonté à Paris ? Tout au plus pourrait-on considérer que le Gouvernement place le Parlement devant le fait accompli. Or, au Danemark et en Finlande, il semblerait que les choses se passent différemment – preuve, encore une fois, que l'Europe n'est pas seule en cause. En France, le primat va à l'exécutif ! Cela en vertu d'une tradition monarchique entretenue par la constitution de la Ve République. Voilà, précisément, ce contre quoi se battent les souverainistes. Parmi lesquels on compte pourtant de fervents gaullistes et même des royalistes… Ironie !

Union européenne : des prérogatives à saisir

31 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Politique agricole commune, TVA : quand la Commission européenne veut redonner du pouvoir aux États membres, mais que ceux-ci, France en tête, hésitent à s'en saisir…

Les États membres de l'Union européenne (UE) sont-ils condamnés à lui transférer sans cesse davantage de prérogatives ? Pas au regard du droit. Leurs représentants « peuvent décider de modifier les traités sur lesquels l'Union est fondée, y compris en vue d'accroître ou de réduire les compétences attribuées à l'Union dans lesdits traités », est-il bien stipulé dans le droit primaire européen. Quant à la Commission européenne, elle propose parfois de rétrocéder certaines responsabilités aux États membres, via la modification de quelque directive ou règlement. Depuis quatre ans, par exemple, ils jouent un rôle accru dans la gestion des fonds structurels européens. Deux autres réformes en ce sens ont été annoncées dernièrement par Bruxelles.

Pas touche à la PAC !

La première porte sur la Politique agricole commune (PAC). Il y a deux mois, le 29 novembre, la Commission a proposé de « renforcer les compétences des États membres en matière de choix et de modalités d'affectation des ressources de la PAC ». Selon Bruxelles, « le fait de passer d'une approche universelle à une approche sur mesure rapprochera la politique et ses implications réelles de ceux qui en assument la mise en œuvre sur le terrain ». Paris se réjouit-il d'une telle perspective ? Bien au contraire. Dans l'Hexagone, où l'on profite tout particulièrement de cette manne budgétaire qui transite par Bruxelles, cela suscite des inquiétudes. « Il faut arrêter de toujours augmenter la subsidiarité de la PAC ; si l'on continue comme ça, en 2026, il ne restera pas grand-chose de commun à cette politique », dénonce un agriculteur cité par Euractiv. « La France s'oppose à toute "renationalisation" de la PAC », résument nos confrères.

La seconde de ces réformes, présentée le 18 janvier dernier, concerne la TVA. Aujourd'hui, les États membres doivent s'accorder à l'unanimité pour définir les biens ou services susceptibles de bénéficier d'un taux réduit. Cela peut susciter d'âpres négociations. En 2016, comme l'a rappelé Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, à la Fiscalité et à l'Union douanière, « la question des taux de TVA appliqués aux tampons hygiéniques a même abouti dans les conclusions du Conseil européen lors des négociations sur le Brexit » ; « nos chefs d'État et de gouvernement ont pourtant bien "d'autres chats à fouetter" », a-t-il martelé. Aussi propose-t-il, au nom de la Commission, « de redonner aux États membres la liberté […] de fixer les taux de TVA comme ils l'entendent », avec toutefois quelques bornes : par exemple, le taux moyen pondéré appliqué à la consommation à l'intérieur d'un État membre ne devra pas descendre en-dessous de 12 %.

Bruxelles bouc émissaire

Ce pouvoir, les États membres « le demandent », selon Pierre Moscovici. Pourtant, « ce ne sera pas simple d'obtenir l'unanimité » requise pour entériner cette réforme, si l'on en croit ses collègues cités par Les Échos. Il faut dire que les gouvernements s'accommodent parfois très volontiers des blocages européens. Confronté aux revendications des centres équestres, par exemple, Paris ne pourra plus arguer d'une opposition de Bruxelles pour leur refuser le privilège d'une TVA réduite, si la Commission parvient effectivement à mener son projet à bien. Il va falloir assumer ! Dans certains cas, il arrive même « que des gouvernements nous demandent de proposer telle ou telle réforme […] en nous avertissant qu'ils nous en feront porter la responsabilité », selon un fonctionnaire européen cité en juin 2016 par notre confrère Jean Quatremer sur son blog Coulisses de Bruxelles.

Cela étant, il arrive aussi que Paris s'affranchisse de ses engagements européens. En 2012 et en 2014, il avait aligne le taux de TVA des livres numériques puis des journaux en ligne sur celui du papier, sans attendre le feu vert de Bruxelles. Lequel s'avère d'autant plus difficile à obtenir qu'il faut compter avec le chantage de la République tchèque. En conséquence, comme le rappelaient Les Échos en juin dernier, la France « a été condamnée en 2015 par la justice européenne mais sans être sanctionnée et elle a maintenu ces nouveaux taux réduits ». En revanche, c'est en toute légalité qu'elle a rétabli des contrôles à ses frontières en novembre 2015, après les attentats. Ils seront maintenus au moins jusqu'au 30 avril prochain. Cela en vertu d'une dérogation inhérente au fonctionnement de l'espace Schengen. Sans doute con-vient-il de le rappeler : les libertés ne s'octroient pas, elles se prennent ! Reste, le cas échéant, à en faire bon usage.

Union européenne : les ambiguïtés de la subsidiarité

31 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

La subsidiarité chère à l'Église est invoquée aussi par Bruxelles.

Selon le principe de subsidiarité, tel qu'il est défini par l'Église catholique, « une société d'ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d'une société d'ordre inférieur en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l'aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue du bien commun ».

Reformulation européenne

Ce principe a été explicitement introduit dans le droit européen par le traité de Maastricht, en application duquel, « dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n'intervient […] que si et dans la mesure où les objectifs de l'action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les États membres et peuvent donc, en raison des dimensions ou des effets de l'action envisagée, être mieux réalisés au niveau communautaire ». Formulé de la sorte, il peut être invoqué pour légitimer, le cas échéant, l'intervention de l'Union européenne, plus encore que pour préserver l'autonomie des États membres…

En finir avec les chasses d'eau

Aujourd'hui, les parlements nationaux sont appelés à exercer un relatif contrôle de la subsidiarité. Par ailleurs, un commissaire européen est censé veiller au respect de ce principe. « Nous devons montrer aux citoyens que l'Union européenne peut résoudre les problèmes à grande échelle et s'abstenir d'intervenir sur les enjeux mineurs », avait expliqué le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, en septembre 2014, tandis qu'il venait de confier cette mission au Néerlandais Frans Timmermans. Plus récemment, en février 2017, il avait dénoncé les velléités jadis manifestées par Bruxelles de réglementer les chasses d'eau : « les citoyens européens ont affirmé qu'à ce sujet, ils avaient une meilleure connaissance que les commissaires à Bruxelles », avait-il expliqué. Ce faisant, l'Union européenne et la Commission poursuivent leur intérêt bien compris – celui d'apaiser les critiques qui les visent.

Luc Beyer de Ryke nous a quittés

31 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Notre rédaction est en deuil. Luke Beyer de Ryke s'est éteint. Nos lecteurs le connaissaient surtout sous le nom de Charles-Henri Brignac.

L'un de nos plus fidèles rédacteurs nous a quittés : Luc Beyer de Ryke, alias Charles-Henri Brignac, s'est éteint à Paris le 18 janvier 2018, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Né à Gand le 9 septembre 1933, il partageait sa vie entre la Belgique et la France. Outre-Quiévrain, c'était une célébrité : dix-huit ans durant, de 1961 à 1979, il avait présenté le journal télévisé de la RTBF (Radio-télévision belge de la communauté française).

La taille du Général !

Dans l'Hexagone, sa notoriété n'était certes pas la même, mais le personnage en imposait. Luc était grand, très grand ! Sa voix portait. Il s'exprimait avec assurance, sans intimider ses interlocuteurs cependant. Nous ne nous sommes croisés que quelques fois, mais nous nous entretenions régulièrement par téléphone, discutant de ses prochains articles et échangeant nos vues sur l'actualité. Nos jugements se rejoignaient souvent. Il faut dire que nous partagions une certaine modération, tranchant avec l'enthousiasme militant propre à bien des collaborateurs d'un journal d'opinion.

Le contributions de Luc étaient celles d'un journaliste. Dernièrement, dans nos colonnes, il a encore rendu compte d'un voyage qu'il venait d'effectuer en Arabie saoudite. Il nous parlait volontiers du Proche-Orient et de la Turquie ; de la Belgique aussi bien sûr ! Sa signature apparaissait également dans les pages consacrées aux arts, aux lettres et aux spectacles ; dans ce numéro, nous publions une note de lecture qu'il nous a envoyée quelques jours avant son décès. Luc Beyer de Ryke était un grand admirateur du général de Gaulle. Paradoxalement, peut-être cela a-t-il contribué à le rapprocher de l'Action française. Au sein de l'Académie du gaullisme, dont il a été président, il a dû côtoyer de fervents souverainistes. Nous n'avons pas pu le vérifier, mais c'est vraisemblablement dans ce cadre qu'il a rencontré Pierre Pujo. Siégeant au Parlement européen pendant dix ans, de 1979 à 1989, il y avait pourtant été élu sur une étiquette libérale, et non nationaliste… C'est toutefois au niveau local qu'il s'est engagé le plus durablement en politique, notamment dans les communes de Gand puis Uccle.

En Belgique donc. Dans un pays on l'ont peut boire à la santé du roi ! Lui-même se plaisait à le souligner quand il trinquait avec des royalistes français, par exemple lors des banquets de la NAR. Francophone de Flandre, il mesurait combien la monarchie était nécessaire pour préserver la fragile unité de son pays. Son attachement à la Belgique n'était toutefois pas exclusif : « la France, c'est ma patrie linguistique et culturelle », a-t-il confié à la RTBF en janvier 2007 ; « mais cela ne veut pas dire que je renie ma patrie d'origine », expliquait-il. Et de poursuivre : « Je suis belge. Et la Flandre, je l'aime. Je l'aime passionnément – mais en français. » Ses livres demeurent pour en témoigner.

Chronique du conspirationnisme

19 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Une enquête sur le complotisme a été réalisée par l'Ifop pour la Fondation Jean Jaurès et le site Conspiracy Watch. Les conclusions de ce sondage semblent effarantes : près d'un Français sur dix serait prêt à croire que la Terre est plate ! La méthodologie suivie inspire toutefois bien des réserves.

La propagation des fake news et des théories conspirationnistes qui les inspirent parfois semble susciter une inquiétude grandissante. Dans ce contexte, une « enquête sur le complotisme » vient d'être réalisée par l'Ifop pour la Fondation Jean Jaurès. Comme le rapporte Rudy Reichstadt, animateur du site Conspiracy Watch, « beaucoup s'alarment [..] de la menace que pourrait faire peser […] pour la démocratie la banalisation d'une culture dite de la "post-vérité" dans laquelle la prise en compte des réalités factuelles dans la détermination de l'intérêt général deviendrait secondaire ». Cependant, la démagogie n'est-elle pas aussi vieille que la démocratie, sinon plus encore ? Quoi qu'il en soit, le conspirationnisme relèverait d'un « phénomène social majeur » ; dans « sa forme la plus intense », il concernerait « pas moins d'un Français sur quatre ».

Des résultats effarants

Certains résultats du sondage apparaissent effarants. Par exemple, 32 % des personnes interrogées croient que « le virus du Sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde » ; 20 % des sondés s'imaginent que « certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes » ; 16 % d'entre eux prétendent que « les Américains ne sont jamais allés sur la Lune » et que « la Nasa a fabriqué de fausses preuves et de fausses images de l'atterrissage de la mission Apollo sur la Lune » ; enfin, 9 % jugent qu'« il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l'école ».

La formulation de ce ce dernier énoncé s'avère étonnement subtile : pourquoi demander aux sondés s'ils jugent « possible » que la Terre soit plate, et non s'ils considèrent qu'elle l'est effectivement ? D'autres ambiguïtés sont porteuses de biais potentiels. Interrogés sur l'immigration, les sondés étaient appelés à s'exprimer sur l'affirmation suivante : « C'est un projet politique de remplacement d'une civilisation par une autre organisé délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques et auquel il convient de mettre fin en renvoyant ces populations d'où elles viennent. » 48 % des sondés ont répondu qu'ils étaient « d'accord ». Mais d'accord avec quoi ? Avec la thèse selon laquelle l'immigration procéderait d'un phénomène bien orchestré, ou bien avec la conviction qu'il faudrait y mettre fin ? Bien évidemment, dès lors qu'on s'imagine que les flux migratoires sont canalisés à dessein, il apparaît d'autant plus réaliste de vouloir les inverser. Mais peut-être cela aura-t-il contribué à noircir le tableau brossé par ce sondage. D'autant que le traditionnel « ne se prononce pas » n'était pas proposé aux sondés, priés de trancher à chaque fois. « Comme il s'agissait de la première grande étude sur le sujet, des aspects sont sans doute perfectibles », a concédé Jérôme Fourquet, au nom de l'Ifop. C'est le moins que l'on puisse dire.

Obsolescence programmée

Qu'en est-il, par ailleurs, du choix des thèses soumises à l'approbation des sondés ? Rien ne permet de l'éclairer, que ce soit dans la publication de l'Ifop ou le commentaire mis en ligne par la Fondation Jean Jaurès. « La plupart des grandes théories du complot en circulation de nos jours ont été proposées à l'échantillon », se bornent à prétendre les commanditaires de l'enquête. Dans ces conditions, il était d'autant plus facile pour eux d'aboutir à la conclusion selon laquelle « le conspirationnisme est corrélé avec le vote populiste ». Ce constat n'aurait-il pas été plus nuancé si les sondés avaient été interrogés sur les déboires de François Fillon ou DSK, promis chacun à un destin présidentiel ? Le cas échéant, sans doute les sympathisants de droite et même les sociaux-démocrates se seraient-ils montrés plus enclins à cautionner des thèses complotistes… Quant aux électeurs d'Europe-Écologie-Les Verts, ne peut-on pas imaginer qu'ils soient tout particulièrement séduits par la thèse de l'obsolescence programmée ?

Dans sont acception la plus courante aujourd'hui, celle-ci relève typiquement du conspirationnisme. Peu de confrères l'ont relevé dernièrement, à l'exception notable de Corentin Durand dans Numerama (11 janvier 2018). Commentant le discours de l'association HOP, qui vient de déposer une plainte contre Apple, il dénonce « un mélange peu digeste de vraies informations et de vrais délires » ; rappelant le vieillissement fatal des batteries équipant nos smartphones, il écrit par ailleurs : « Tout cela n'est que chimie. À moins que ce ne soit conspiration ? » C'est bien de cela qu'il s'agit, car une politique durable d'obsolescence programmée suppose une entente à très vaste échelle, mise en œuvre par des acteurs suffisamment puissants pour annihiler toute velléité de concurrence… C'est un fantasme dont les consommateurs s'accommodent d'autant mieux qu'il masque leur propre inconséquence. Et dont les politiques font parfois leur miel !

Macron complotiste

Sans doute ce conspirationnisme-là s'avère-t-il trop consensuel pour intéresser la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch. Comme l'explique Jérôme Fourquet, « le but de l'enquête était de disposer d'un état des lieux le plus exhaustif possible mais aussi de voir si l'adhésion à certaines thèses était corrélée […] avec l'approbation d'opinions sur des sujets très différents, relevant tous d'une grille de lecture alternative réfutant l'explication officielle et communément admise ». On se délecte de la popularité des théories les plus fantasques comme on rit de la malheureuse Nabilla faisant commerce d'une culture prise en défaut sur les plateaux de télévision : les idiots, ce sont les autres ! Incidemment, on ignore la banalité d'une phénomène particulièrement diffus, dont les populistes n'ont pas l'apanage. En novembre 2013, par exemple, SOS Racisme avait dénoncé la « stratégie globale de l'extrême droite » dans laquelle se serait inscrit le journal Minute, après avoir consacré une première page particulièrement controversée à Christiane Taubira.

Cédant à la même tentation, le président de la République a lui-même versé dans le conspirationnisme ordinaire tandis qu'il présentait ses vœux à la presse le 4 janvier dernier. Dénonçant la propagation des fake news, il a affirmé qu'il y avait là « une stratégie financée visant à entretenir le doute, à forger des vérités alternatives, à laisser penser que ce que disent les politiques et les médias est toujours plus ou moins mensonger ». Ce que contestent, d'une certaine façon… les Décodeurs du Monde. « Bien sûr, beaucoup de fausses informations sont publiées pour des raisons politiques ou idéologiques », avaient-ils souligné le 20 décembre ; « mais il y a également, dans énormément de cas, des motivations financières, avec tout un écosystème de sites et de pages Facebook qui ont poussé à l'extrême la logique des revenus publicitaires calculés aux clics ». Sans parler des méprises commises en marge de tout calcul ! Selon Emmanuel Macron, « entre le complotisme et le populisme, le combat est […] commun, il est de saper toute confiance dans le jeu démocratique, d'y faire apercevoir un jeu de dupe, une valse de faux-semblants […] au profit d'une propagande déterminée ». Profondément légitime à nos yeux, la dénonciation du conspirationnisme se prête inévitablement à des instrumentalisations politiques.

George Lucas et les Jedi à la lanterne !

6 janvier 2018
Article publié dans L'Action Française 2000

Petite revue de presse politique publiée après la sortie des Derniers Jedi.

Le nouveau Star Wars, Les Derniers Jedi, sorti en France le 13 décembre 2017, a reçu un accueil mitigé. Sur le site américain Rotten Tomatoes, par exemple, la majorité de nos confrères l'ont encensé, mais les spectateurs ont été nombreux à le critiquer avec virulence. Pas forcément pour des motifs d'ordre artistique.

Un film féministe ?

« Les femmes font leur entrée en grande pompe dans la mythologie Star Wars, et c'est peut-être la vraie bonne nouvelle de cette nouvelle trilogie », se félicite ainsi Gaudéric Grauby-Vermeil sur France Inter (14 décembre 2017), minimisant le rôle joué jadis par la princesse Leia… « Les dimensions mythique et archétypale » propres à La Guerre des étoiles « sont quasiment évincées par une idéologie féministe agressive », regrette Bishop Robert Barron, fondateur d'un mouvement catholique à Los Angeles, sur le site Yellow Hammer News (26 décembre 2017). Selon lui, les personnages masculins des Derniers Jedi seraient incompétents ou arrogants tandis que les femmes y apparaîtraient prudentes ou courageuses. Cet aspect-là du film, loin d'être flagrant à nos yeux, aurait nourri la défiance de militants plus ou moins associés à l'extrême droite américaine (Alt-right) – lesquels se seraient mobilisés pour en organiser le dénigrement sur la Toile ; c'est en tout cas ce que rapportent Bill Bradley et Matthew Jacobs dans l'édition américaine du Huffington Post (20 décembre 2017).

À défaut de rompre avec un patriarcat fantasmé, Les Derniers Jedi semblent vouloir se libérer du passé (parfois pour mieux s'y enfermer cependant, car cela ne va pas sans ambiguïtés). Le personnage de Yoda, censé incarner la sagesse, commande lui-même à la foudre de s'abattre sur la mémoire ancestrale de l'ordre Jedi, dont l'existence n'a plus lieu d'être : la maîtrise de la Force ne requiert plus vraiment d'apprentissage, comme en témoignent les prouesses de Rey. Dans un galaxie lointaine, comme chez nous en fait, la spiritualité et ses expériences propres à chacun se substituent à la religion placée sous l'égide d'une Église, constate Chaim Saiman dans The Atlantic (27 décembre 2017). Selon Jack Kerwick, professeur de philosophie, le film suggérerait même que « c'est de la civilisation, de ses traditions et de ses institutions que naît la corruption ». Aussi érige-t-il Rey en « héroïne rousseausite » dans une analyse publiée sur le site américain Beliefnet (1er janvier 2018).

En finir avec les sang bleu

Il lui serait d'autant plus facile de faire table rase du passé qu'elle n'est affublée d'aucun patronyme. Cela réjouira notre confrère Steve Rose : dans le Guardian (4 décembre 2017), avant la sortie du film, il s'était attaqué aux « sang bleu », exprimant l'espoir que l'héroïne de la nouvelle trilogie soit issue d'une famille anonyme ; de son point de vue « ce serait le signe que la mobilité sociale n'est pas éteinte après tout ». Les Skywalker à la lanterne ! Voilà un slogan que ne renieraient pas les militants de la « Force insoumise », pour reprendre un titre utilisé par Libération (12 décembre 2017). « On pourrait […] dire que le seul vrai sujet du film, par-delà ceux scolairement répétés des volets précédents, est le dégagisme », écrivent nos confrères Didier Péron et Olivier Lamm, risquant un parallèle avec la vie politique française : « rien à foutre du sabre-laser, à la casse le casque intégral du bébé Vador, expédié sans ménagement le grand méchant en robe de chambre lamé or et dents avariées ».

Faut-il y voir comme une mise en abyme ? Incidemment, Disney et ses sbires semblent exprimer la volonté de rompre avec l'héritage de George Lucas, qui leur a abandonné la destinée de son œuvre il y a cinq ans. « Ce n'était pas toujours facile de travailler avec George », raconte Ben Burtt, auquel on doit d'avoir façonné l'univers sonore de la saga Star Wars, cité par Star Wars Underworld (16 décembre 2017). Cependant, poursuit-il, « vous pouviez attirer son attention, avoir votre mot à dire, présenter quelque chose et obtenir un oui ou un non ». Tel n'aurait pas été le cas s'il avait travaillé sur Les Derniers Jedi, a-t-il regretté. Autrement dit : c'était mieux avant… du temps de la monarchie.

Honoré d'Estienne d'Orves en bande dessinée

21 décembre 2017
Article publié dans L'Action Française 2000

Rencontre en images avec un officier de Marine pionnier de la Résistance.

Issu d'une famille royaliste, Honoré d'Estienne d'Orves (1901-1941) fut un pionnier de la Résistance. « Libre dans ses idées, il refuse de se soumettre face à la défaite, à contre-courant de l'opinion dominante », souligne son petits-fils, Augustin, en introduction d'une bande dessinée qui lui est consacrée. Au fil des pages, le lecteur est ballotté d'une période à l'autre, au risque, parfois, de s'y perdre un peu. Le héros nous livre lui-même ses souvenirs, accompagnant des images souvent sans dialogue.

Éduqué dans la foi

« Je reçois une éducation qui fait la part belle à la famille, à la France, à la foi, mais aussi aux arts et à la curiosité intellectuelle », raconte-t-il notamment. Formé à l'école Polytechnique, il entre dans la Marine en 1923. Quand sonne le glas de l'armistice, tandis qu'il sert en Égypte, la flotte n'est-elle pas intacte ? Du moins l'était-elle jusqu'au drame de Mers el-Kebir… « Après ce massacre, je ne pouvais plus accepter de rallier l'armée anglaise », explique-t-il. Quelques mois plus tard, cependant, il est accueilli à Londres par l'amiral Muselier, chef des Forces navales françaises libres. En décembre 1940, il revient en France, où il installe une liaison radio. Trahi, il est arrêté et condamné à mort, suscitant le respect de ses juges. Le 29 août 1941, à l'heure de son exécution, il donne l'accolade à un officier allemand :« nous avons fait tous les deux notre devoir », lui dit-il devant des soldats ébahis.

Nécessaire pédagogie ?

Le dessin n'est pas des plus détaillé. Quant à la police utilisée, elle n'est pas particulièrement lisible. Par ailleurs, était-il bien nécessaire de préciser dans une note de bas de page ce que furent la Grande Guerre ou la bataille d'Angleterre ? Peut-être cette BD est-elle destinée aux plus jeunes… On regrettera que l'amiral Darlan y soit présenté comme le chef d'un gouvernement « collaborationniste » ; la plupart des historiens ne parlent-ils pas plutôt de « collaboration » ? Ces réserves mises à part, la publication de cette BD relève d'une heureuse initiative.