27 octobre 2009
Lançons une pique contre le manichéisme de nos amis souverainistes.
Les souverainistes s'imaginent qu'ils sont les seuls à
proclamer la vocation des nations à perdurer ; du moins nous
donnent-ils cette impression. C'est à se demander s'ils ont jamais
écouté Hubert Védrine, ou même Jacques Delors. Dans
un entretien accordé à Toute l'Europe,
l'ancien président de la Commission européenne confirme que la
construction d'une Europe véritablement fédérale serait une
utopie : « Si on entend par l'Europe fédérale quelque
chose à l'exemple des États-Unis, je n'ai jamais pensé que c'était
réaliste, parce que les nations existent, avec leur passé, leur
histoire. »
Eurosceptique, Jacques Delors ? Donnons lui
l'occasion de rappeler sa position : « J'ai toujours
dit qu'il fallait une fédération des États-nations, dans laquelle nous
sommes d'accord sur les points dans lesquels nous exerçons en commun la
souveraineté et sur ce qui reste du domaine national, mais où, au
sommet, nous avons un système plutôt fédéral qui nous permet de
préparer les décisions, de décider et d'agir. »
Or, poursuit-il, « ce n'est pas le cas
actuellement ». Quant au traité de Lisbonne, s'il
« apporte quelques améliorations », « ce
n'est pas suffisant » selon lui. Fichtre ! Ce traité
inique n'était-il pas censé priver la France de tous les attributs d'un
État souverain ? Comme tous les traités européens précédents,
soit dit en passant...
Signalons également les réserves de Jacques Delors à propos de
la désignation d'un "président stable" du Conseil européen :
« Si c'est un président exécutif » – hypothèse en
définitive illusoire –, « qui veut représenter l'Europe
partout, il y aura des conflits avec les autres chefs d'État et à
l'intérieur des institutions. Cela amènerait plutôt une paralysie de
l'ensemble... »
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22 octobre 2009
Hubert Haenel consacre un rapport parlementaire « à
la fonction de contrôle du Sénat sur les questions
européennes ». Une fonction « en pleine mutation pour
le parlement français, en raison de la révision constitutionnelle du
23 juillet 2008 et de la réforme des règlements des
assemblées qui vient d'en tirer les conséquences ».
La chambre haute s'appuie désormais non plus sur une délégation,
mais sur une véritable commission en charge des
Affaires européennes. « Cette disposition a mis fin à une
anomalie : au sein de l'Union, les assemblées françaises
étaient les seules (avec le parlement maltais) à ne pas être dotées
d'un tel organe. L'évolution a été radicale puisque, aujourd'hui, la
commission "chargée des affaires européennes" est la seule dont
l'Assemblée nationale et le Sénat soient constitutionnellement obligés
de se doter. »
D'ores et déjà, le Sénat serait l'assemblée ayant adressé à la
Commission « le plus grand nombre d'"observations" sur la
subsidiarité et la proportionnalité. Cela dans le cadre d'une procédure
informelle introduite par José Manuel Barroso après l'échec des
référendums français et néerlandais de 2005, officialisée et renforcée
par le traité de Lisbonne.
Passons sur l'examen détaillé des dispositions réglementaires
propres au Sénat ; leur complexité a eu raison de notre
curiosité. En conclusion, Hubert Haenel souligne que les institutions
européennes « apparaissent souvent lointaines, difficilement
compréhensibles et malaisément contrôlables ». Force est de
constater, à la lecture de ce rapport, que l'appréhension des
institutions françaises n'est pas une sinécure... L'UE se distingue
surtout par son originalité, à laquelle se heurte le mimétisme des
analystes de bas étage.
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20 octobre 2009
La hantise du "plombier polonais" avait gagné l'opinion
française en 2005, contribuant au rejet du "traité constitutionnel"
européen. Il s'agissait bien d'un épouvantail, si l'on en croit des
statistiques à la fiabilité certes discutable.
« Les chiffres publiés par Eurostat sont [...] à
prendre avec précaution », prévient
Euractiv. Ils méritent toutefois d'être
cités : « Dans le cas de la Pologne,
15 000 travailleurs ont été recensés en France en
2005 contre 14 000 en 2007. Contrairement à la déferlante
annoncée, on s'orienterait donc plus vers une stabilité voire un léger
déclin. [...] La comparaison avec la Grande-Bretagne se révèle [...]
éclairante : en 2005, 88 000 travailleurs polonais
ont été recensés outre-Manche. Trois ans plus tard, ce chiffre est
porté à 370 000, soit quatre fois plus. [...] Autant dire que
la France ne joue pas dans la même cour. La part dérisoire de
travailleurs polonais présents sur son territoire au regard des
effectifs accueillis en Grande-Bretagne [résulterait] de l'application
[...] d'une politique migratoire relativement stricte à l'égard des
derniers pays ayant rejoint l'UE. »
Étonnant, n'est-ce pas ?
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17 octobre 2009
Constatant notre aversion pour le souverainisme, des esprits
manichéens nous rattachent injustement au courant européiste. Voyons
comment Hubert Védrine définit celui-ci. Extrait du Rapport
sur la France et la mondialisation auquel nous souscrivons
volontiers.
Le courant fédéraliste européen [...] se présente plutôt comme
"intégrationniste". C'est à son propos qu'est de plus en plus souvent
employé le terme "européiste", pour le distinguer d'un courant beaucoup
plus large, pro-européen, mais qui veut aller moins loin dans
l'intégration. Les européistes ont longtemps prétendu être les seuls
vrais "européens", taxant d'anti-européens les non-intégrationnistes.
Cette prétention n'a pas survécu aux référendums de 2005 et à leurs
suites. Il y a plusieurs façons d'être "européen".
Des États-nations archaïques
Avec de bonnes raisons et de louables intentions, ce courant
avait milité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour le
dépassement des États-nations, par définition archaïques, égoïstes et
dangereux, leur politique étrangère y compris, comme les deux guerres
mondiales étaient censées l'avoir montré, et la construction d'une
Europe très intégrée. Il a inspiré au moins deux générations d'élites,
même s'il est toujours demeuré minoritaire dans le grand public.
Politiquement, le centre en a été longtemps l'incarnation. La
droite française s'est ralliée à la construction européenne en espérant
que naîtrait ainsi une "Europe puissance", sous leadership
français. Désespéré sous De Gaulle, un peu plus à l'aise sous Pompidou,
le courant intégrationniste a repris espoir sous Valéry Giscard
d'Estaing (avec l'élection du Parlement européen au suffrage universel,
plus qu'avec l'institutionnalisation du Conseil européen). Et surtout
sous Mitterrand avec la relance de la construction européenne au
Conseil européen de 1984, la nomination de Jacques Delors à la tête de
la Commission et jusqu'en 1995, avec cet extraordinaire leadership
européen à trois, avec Helmut Kohl, qui a conçu Maastricht et a réussi
à le faire ratifier. C'est dans ces années-là que la gauche, dans son
immense majorité déjà pro-européenne par antinationalisme, s'est mise à
son tour à croire à "l'Europe puissance" et plus encore à une
improbable "Europe sociale", qui réconcilierait ses divers objectifs.
En même temps, enhardi par ces avancées et la perspective d'une monnaie
unique dont il attendait un choc politiquement fédérateur, le courant
fédéraliste redevenait très ambitieux.
La fuite en avant institutionnelle des années qui ont suivi
Maastricht - traité d'Amsterdam, traité de Nice, Convention, traité
"constitutionnel" - est la résultante de deux forces. D'une part la
volonté de presque tous les États membres, à commencer par l'Allemagne
et la Grande Bretagne, d'élargir aussi vite que possible pour
différentes raisons l'Union européenne aux anciens membres du pacte de
Varsovie libérés par la fin de l'URSS, ce qui nécessitait un nouveau
traité ; et d'autre part la volonté des forces fédéralistes
(Commission, Parlement européen, médias proches de la Commission,
journalistes français, allemands et italiens, think tanks
spécialisés, milieux économiques) de donner à chaque fois aux nouvelles
institutions un caractère plus intégré, y compris pour la politique
étrangère, en attendant "la prochaine étape" carrément fédérale.
Pas d'échappatoire
Ce retour en arrière est indispensable pour comprendre
pourquoi, pour les tenants de cette thèse, pendant cette quinzaine
d'années, ce qui concernait la politique étrangère et de défense
française, sa définition, sa conduite, son adaptation paraissait de
moins en moins important. Puisque la diplomatie française était vouée à
se fondre un jour dans une politique étrangère européenne commune (en
oubliant au passage la distinction fondamentale entre "commune" et
"unique"), puisque c'était souhaitable et inéluctable, pourquoi
s'accrocher à des traditions ou zones d'influence dépassées
(francophonie, Afrique, monde arabe, Nord-Sud) qui énervaient nos
partenaires européens (supposés eux, des européens parfaitement
désintéressés) et agaçaient les Américains [...] ?
Pourquoi, si ce n'est par goût de la gloire, maintenir ces voyages des
ministres ou du président français, ces missions, ces initiatives, ces
sommets franco-quelque chose, le siège français au Conseil de sécurité,
l'obsession de la francophonie, etc., alors que le sens de l'histoire
imposerait d'"européaniser" lentement mais sûrement notre politique
étrangère ?
Aucun parti, aucun leader (pas même
Jacques Delors, plutôt réaliste, ou Valéry Giscard d'Estaing, parce
qu'ancien président français) n'a complètement préconisé cette ligne.
Mais elle a pesé très lourd sur le débat public de 1992 à 2005. Cette
tendance qui taxait de frileux tout ce qui n'était pas elle, aurait
mérité une interpellation critique. [...] Les autres pays européens
renonçaient-ils ainsi à eux-mêmes (voir les zones d'influence de chaque
État membre) ? Européaniser, n'est-ce pas en fait
abandonner ? En quoi une Europe refuge de nations fatiguées
d'elles-mêmes pourrait-elle être forte ?
Mais plus que ces interrogations légitimes, c'est plutôt le
désaveu brutal en 2005 [...] qui a donné un coup d'arrêt à cette fuite
en avant. Même si le traité simplifié est, comme c'est probable,
ratifié, avec un haut commissaire pour les relations extérieures
cumulant les fonctions actuelles de Javier Solana, M. PESC, et de
Benita Ferrero-Waldner, commissaire européen pour les Relations
extérieures - progrès bienvenu -, et que la France fait tout pour qu'il
réussisse dans sa mission, il y aura demain, comme aujourd'hui, une
politique étrangère française et britannique, et allemande, etc. Nous
n'allons pas nous en remettre à "l'Europe", contrairement à ce que
certains annonçaient ou préconisaient, ni mettre sac à terre.
Pas d'échappatoire possible. Nous allons devoir continuer à
penser et à repenser notre politique étrangère, pour nous-mêmes, et
aussi pour peser de tout notre poids dans l'élaboration de la partie
européenne commune des politiques étrangères des Vingt-Sept, la
Politique étrangère de sécurité et de défense commune, et dans son
renforcement, auquel nous avons intérêt.
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15 octobre 2009
En provenance de Prague, des échos médiatiques dessinent le
portrait d'un trublion tchèque dont l'irresponsabilité apparaît à la
mesure de ses provocations : que vaut la parole d'un État dont
le chef monnaie soudainement sa signature, au mépris des institutions
de son propres pays et des engagements souscrits auprès de vingt-six
partenaires ?
Non content de se réfugier derrière l'ultime recours déposé
par ses complices sénateurs, qui lui imposerait de patienter jusqu'à la
décision de la Cour constitutionnelle pour apposer son paraphe, le
président tchèque a demandé jeudi dernier (8 octobre)
« à ce qu'une note de bas de page de deux lignes soit ajoutée
en lien avec la charte des droits fondamentaux », selon le
témoignage du Premier ministre suédois, président en exercice du
Conseil européen. Autrement dit, Vaclav Klaus suggère la réouverture
des négociations bouclées le 13 décembre 2007. Il a certes
« convenu que le procédé était "peu habituel" »,
rapporte Jean Quatremer. Bel exemple de désinvolture !
Son outrecuidance forcerait l'admiration s'il n'était pas
censé représenter dix millions d'habitants. Les aléas de la
cohabitation française semblent insignifiants comparés au sabotage qui
sévit en Tchéquie. Là-bas, le président s'attaque ouvertement à son
gouvernement, dont il observe pourtant de longue date, depuis le
château de Prague, le déploiement de la politique européenne. Élu par
les parlementaires en février 2003, Vaclav Klaus se trouvait
déjà dans son fauteuil présidentiel quand fut organisé, quatre mois
plus tard, le référendum autorisant l'adhésion de son pays à l'Union
européenne le 1er janvier 2004. Il y était toujours installé quand
furent négociés le traité établissant une constitution pour l'Europe,
puis le traité de Lisbonne.
Un traité dont la portée nous semble largement exagérée par
les souverainistes. Cela n'est pas sans incidence sur l'accueil que
nous réservons à l'édification des barricades tchèques.
Apporteront-elles quoi que ce soit à la France ? Les
responsables politiques ayant bien d'autres chats à fouetter, autant
souhaiter qu'elles s'écroulent au plus vite. Cette conviction nous rend
d'autant plus enclins à fustiger le nationalisme de posture pratiqué
par Vaclav Klaus. Cela dit, nos compatriotes l'ayant choisi
pour coqueluche devraient s'interroger : apparemment, certains
seraient tout disposés à porter à la tête du pays un agitateur qui
en saperait la crédibilité internationale ; cela au nom de
l'intérêt de la France. Nouveau paradoxe.
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15 octobre 2009
Article publié dans L'Action Française 2000
Quand les opposants au traité de Lisbonne se
mordent le queue, par la faute d'une sacro-sainte démocratie
qu'ils veulent s'imaginer bafouée.
Moult nonistes contestent la légitimité
du référendum autorisant la ratification du
traité de Lisbonne par l'Irlande ; la
démocratie n'a-t-elle pas été
bafouée ? Qu'importent les 67 % de
suffrages exprimés en faveur du "oui" : organiser
une seconde consultation, c'était mépriser la
"volonté du peuple", dont certains s'imaginent qu'elle
s'exprime dans le décompte d'opinions aléatoires.
Entorse à leurs principes, ces rhéteurs semblent
refuser au peuple le droit de changer d'avis !
À juste titre, ils observent qu'on se gardera de le
consulter à nouveau après lui avoir
arraché son accord. L'hypocrisie est certes
inhérente à l'entretien du mythe
démocratique. Soulignons néanmoins qu'un "oui" ne
saurait être traité comme un "non"
dès lors qu'un contrat est en jeu – ici un accord
liant vingt-sept États. Me Eolas l'illustre sur son blog
avec un exemple concret : l'installation d'un ordinateur
requiert l'acceptation du contrat d'utilisation.
« Si vous refusez, votre ordinateur ne marchera pas.
Mais vous aurez la satisfaction d'être libre face
à votre écran noir. »
Après avoir cliqué "oui", il fonctionnera, mais
« ne vous demandera plus à chaque
allumage si vous acceptez les conditions contractuelles.
Inutile : vous les avez acceptées et êtes
lié par elles. » Cela relève,
somme toute, du bons sens.
Contestable en théorie, l'invocation de la
démocratie se retourne naturellement contre les
souverainistes. Défendant son principe, ceux-ci s'opposent
à des contradicteurs qui, loin de le rejeter, semblent
l'encenser avec d'autant plus de ferveur qu'ils entendent l'appliquer
dans un cadre supranational dont il était jusqu'alors exclu.
Or, l'influence des gouvernements s'étiolera à
mesure que sera comblé le "déficit
démocratique" affublant l'Union européenne.
À quelques jours du
référendum, Pierre Lellouche évoqua
« le sort institutionnel de 500 millions
d'Européens » placé
« entre les mains de 3 ou 4 millions
d'Irlandais ». Un scandale
démocratique ! Déjà illusoire
dans un cadre national, la pratique de la démocratie l'est
plus encore au niveau européen. Mais se risquer à
l'expliquer, n'est-ce pas commencer à écorcher
son mythe ? Cela réclamerait, quoi qu'il en soit,
une attention du public bien difficile à capter. En cas de
victoire du "non", la démocratie aurait fourni un
prétexte idéal aux européistes
soucieux de passer outre la décision d'un État
souverain... Entre souveraineté et démocratie, le
choix apparaît inévitable.
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15 octobre 2009
Article publié dans L'Action Française 2000
Seul contre tous, le président tchèque Vaclav Klaus bataille
pour retarder l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, désormais
ratifié par tous les États membres de l'Union européenne à l'exception
de son pays. Les négociations en cours s'en trouvent d'autant plus
délicates...
Après avoir franchi le barrage irlandais, le traité de
Lisbonne se heurte aux barricades tchèques. Depuis le château de
Prague, où il n'a jamais laissé flotter le drapeau bleu étoilé, le
président Vaclav Klaus orchestre l'exaspération de ses homologues
européens, réfugié derrière l'ultime recours déposé le 30 septembre par
ses complices sénateurs : « Je ne peux rien signer
avant la décision de la Cour constitutionnelle », a-t-il
affirmé le 3 octobre (Euractiv,
05/10/2009). « Il est difficile de dire combien de temps cela
prendra », proclame son conseiller politique Ladislav Jakl (La Croix,
06/10/2009). Peut-être plusieurs mois.
Klaus exige une dérogation
Le président Klaus s'est entretenu par téléphone le
8 octobre avec le Premier ministre suédois Fredrik Reinfeldt,
dont le pays assure actuellement la présidence de l'Union. Un pas en
avant ? Depuis juillet dernier, il refusait tout contact avec
les responsables européens (Coulisses de Bruxelles,
08/10/2009). Au
cours de la conversation, selon le témoignage de son correspondant, il
demanda « à ce qu'une note de bas de page de deux lignes soit
ajoutée en lien avec la charte des droits fondamentaux »
annexée au traité. Prudent, le Suédois répondit qu'il s'agissait
« d'un mauvais message envoyé au mauvais moment pour
l'UE ». C'est le moins que l'on puisse dire. Cette requête
serait motivée par la crainte d'encourager les revendications des
Allemands expulsés après la Seconde Guerre mondiale – une inquiétude
que récuse le gouvernement tchèque. En échange de sa signature,
M. Klaus exige une dérogation dont la concession supposerait
la modification d'un traité négocié de longue date, signé le
13 décembre 2007 par les représentants de vingt-sept
États, et ratifié depuis par vingt-six d'entre eux (le processus s'est
achevé en Pologne samedi dernier).
Les Tchèques pourraient en être scandalisés : que vaut la
parole d'un État dont le chef joue ainsi les trublions, au mépris de
son gouvernement et de son propre parlement ? Jean-Louis Bourlanges
fustige « une manifestation d'égocentrisme extrêmement
immorale »... Bataillant seul contre tous, Vaclav Klaus
s'attire pourtant moult sympathies dans son pays : il y serait
« très populaire » selon Christian Lequesne,
directeur du Centre d'études et de recherches internationales,
« car il plaît pour sa capacité de résister. Il résiste sur le
traité de Lisbonne, sur le débat mondial sur le changement climatique,
il capitalise en interne son côté "Astérix". Mais paradoxalement, les
gens qui approuvent sa politique ne sont pas contre
l'Europe. » (Euractiv, 12/10/2009) En
France, il est devenu la
coqueluche des souverainistes. Alain Bournazel, secrétaire général du
Rassemblement pour l'indépendance et la souveraineté de la France
(RIF), a pris la tête d'un comité de soutien informel. Il faut tenir
jusqu'aux élections britanniques de juin 2010 ! David Cameron,
le chef de file des Tories, est pressenti pour succéder à Gordon Brown
au 10 Downing Street. Le cas échéant, si le traité de Lisbonne
n'était pas encore appliqué, il organiserait un référendum ;
du moins l'a-t-il laissé entendre à ses électeurs potentiels.
Du bricolage
Le Premier ministre tchèque, Jan Fischer, se trouve dans
l'embarras. Son gouvernement souhaiterait permettre l'entrée en vigueur
du traité « d'ici la fin de l'année ». Lundi dernier,
il a fait part de son intention de « négocier avec ses
partenaires européens une solution possible ». Le Conseil
européen réunira les chefs d'État ou de gouvernement des Vingt-Sept les
29 et 30 octobre. Peut-être s'accordera-t-il pour annexer au
traité d'adhésion de la Croatie un nouveau protocole susceptible de
satisfaire le président Klaus. Encore du bricolage
institutionnel !
En attendant, ce climat d'incertitude complique les
négociations en cours, portant sur la répartition des postes,
mais aussi, à travers elle, sur l'équilibre des institutions
européennes. En filigrane se heurtent les intérêts divergents des
États ; ainsi les pays les moins peuplés chercheront-ils
vraisemblablement à privilégier la Commission, censée les protéger de
l'influence de leurs partenaires les plus puissants.
Tony Blair est-il disqualifié ?
Le mandat de la Commission arrive à son terme le
31 octobre. Si elle devait intervenir dès maintenant, sous
l'égide du traité de Nice, la désignation d'un nouveau collège
susciterait de vives discussions. « L'Allemagne a d'ores et
déjà fait savoir que si le traité de Lisbonne ne pouvait être appliqué,
elle plaiderait pour un exécutif européen restreint à quinze ou
dix-huit commissaires », rapporte Euractiv
(06/10/2009). On
devine que les États batailleraient ferme pour retarder la perte de
leur commissaire.
La semaine dernière, la Belgique, le Luxembourg et les
Pays-Bas, suivis par l'Autriche, sont partis en croisade contre Tony
Blair. « Il a plus souvent divisé que rassemblé »,
déplore le chef de la diplomatie du Grand Duché, faisant allusion au
soutien qu'il apporta aux velléités guerrières de George W.
Bush. Fort de l'appui de Paris, l'ancien Premier ministre britannique
était pressenti pour assurer la présidence du Conseil européen pendant
deux ans et demi. « L'idée d'une présidence stable était une
proposition uniquement française qu'il a fallu, au début, défendre avec
acharnement », raconte Jean-Pierre Jouyet. Toutes les
réticences de nos partenaires n'ont pas été dissipées, et certains
préféreraient sans doute confier ce poste à une personnalité dotée
d'une moindre stature internationale ; pour la cantonner,
éventuellement, à la préparation des réunions des chefs d'État ou de
gouvernement.
Dix ans de travail
Quoi qu'il en soit, sous le régime de Lisbonne, le président
du Conseil européen devrait compter avec le maintien d'une présidence
tournante, les États membres continuant d'assurer tour à tour, pour une
durée de six mois, la présidence des différentes formations du Conseil
des ministres (à l'exception du Conseil des Affaires étrangères). Sur
la scène internationale, il devrait se faire une place aux côtés du
Haut Représentant de l'Union pour les Affaires étrangères et la
Politique de sécurité (HR), dont les pouvoirs seraient accrus par
rapport à ceux dont dispose aujourd'hui Javier Solana (lui aussi
maintenu à son poste pour le moment).
« Dans l'accomplissement de son mandat »,
précise le traité sur l'Union européenne, « le Haut
Représentant s'appuie sur un service européen pour l'action extérieure.
Ce service travaille en collaboration avec les services diplomatiques
des États membres et est composé de fonctionnaires des services
compétents du secrétariat général du Conseil et de la Commission ainsi
que de personnel détaché des services diplomatiques nationaux.
L'organisation et le fonctionnement du service européen pour l'action
extérieure sont fixées par une décision du Conseil. »
Autrement dit, tout reste à construire. « C'est un nouveau
travail de dix ans qui s'engage », commente Nicolas
Gros-Verheyde (Bruxelles 2, 9/10/2009).
Concurrence des institutions
Afin d'en jeter les bases, les ambassadeurs du
Coreper II (Comité des représentants permanents à Bruxelles)
vont plancher sur le sujet au moins deux fois par semaine à l'approche
du Conseil des Affaires étrangères du 26 octobre. S'appuyant
sur des éléments issus des administrations existantes, le Service
européen pour l'action extérieure (SEAE) leur fera inévitablement de
l'ombre. Sa mise en place agace naturellement les Britanniques, les
Français témoignant quant à eux du plus grand enthousiasme.
« Le HR est un "objet" non encore identifié, assez
hétéroclite : un peu commissaire, un peu ministre (puisqu'il
préside le Conseil des Affaires étrangères), et toujours diplomate en
chef de l'UE et chef de la défense de l'UE. » Se demandant où
il logera, l'animateur du blog Bruxelles 2
soulève une question qui n'a
rien d'anodine, en ce sens qu'elle illustre la proximité qu'il
entretiendra soit avec les "nationalistes" du Conseil, soit avec les
"apatrides" de la Commission...
On le voit, Vaclav Klaus est loin de tenir entre ses mains
tout le destin du continent. S'il se résout à signer, l'Europe s'en
trouvera-t-elle transfigurée ? Les européistes veulent croire
qu'elle parlera enfin d'une seule voix grâce à Lisbonne. On mesurera
leur manque de réalisme à la lumière des tractations accompagnant la
mise en œuvre du traité... On se souvient de l'interpellation d'Henry
Kissinger : « L'Europe, quel numéro de
téléphone ? » L'ironie de Jean-Louis Bourlanges nous
semble de circonstance : tout au plus l'UE disposera-t-elle
bientôt d'un « standard téléphonique ».
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6 octobre 2009
Nos lecteurs s'imagineront peut-être que nous sommes partis en
croisade contre Paul-Marie Couteaux. Telle n'était pas notre intention.
Mais sa dernière intervention sur les ondes de Radio
Courtoisie nous force à réagir.
Interrogé par téléphone le lundi 5 octobre 2009 dans le Libre
Journal d'Henry de Lesquen, l'ancien député au Parlement
européen évoqua à
nouveau de supposées « dérogations » au
traité de Lisbonne. Au moins peut-on lui reconnaître le mérite, cette
fois-ci, d'y assimiler ouvertement tout et n'importe quoi, y compris le
rééquilibrage des instituions allemandes exigé par le tribunal
constitutionnel de Karlsruhe.
Prétendant que l'Irlande bénéficiera d'une régime dérogatoire
en matière de fiscalité, Paul-Marie Coûteaux s'est gardé de citer les
conclusions de la présidence communiquées à l'issue du
Conseil européen des 18 et 19 juin 2009, selon
lesquelles « aucune des dispositions du traité de Lisbonne ne
modifie de quelque manière que ce soit, pour aucun État
membre, l'étendue ou la mise en œuvre de la compétence de
l'Union européenne dans le domaine fiscal ». Il affirma
également que l'Eire serait la seule à conserver son commissaire,
hypothèse jamais formulée par aucun texte officiel à notre
connaissance. Bien au contraire : « Ayant pris bonne
note des préoccupations du peuple irlandais telles qu'exposées par le
Premier ministre irlandais, le Conseil européen, réuni les 11 et
12 décembre 2008, est convenu que, à condition que le
traité de Lisbonne entre en vigueur, une décision serait prise,
conformément aux procédures juridiques nécessaires, pour que la
Commission puisse continuer de comprendre un national de
chaque État membre. »
Tandis que certains souverainistes parient sur la résistance
du président tchèque Vaclav Klaus, PMC nous assure que le traité de
Lisbonne s'appliquera de fait, quelle que soit l'issue du processus de
ratification. Ces élucubrations font écho à des fantasmes typiquement
européistes... Qu'on nous explique comment un tel projet pourrait
aboutir sans formalisation juridique ! À la limite, quelques
aménagement informels sont envisageables : par exemple, un
groupe d'États membres pourrait s'accorder sur la désignation d'un
représentant commun, qui jouerait partiellement le rôle de président du
Conseil européen. Mais quid des nouvelles modalités de vote en Conseil
des ministres ? En l'absence d'une base juridique unanimement
admise, le recours à des procédures "illégales" serait inévitablement
contesté chaque fois qu'un acteur se trouverait lésé. On nage en plein
délire.
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4 octobre 2009
L'inscription de L'Art d'aimer d'Ovide
au programme de latin de terminale suscite une levée de boucliers dans
certains milieux réactionnaires. Des protestations déplacées.
Une polémique nous oppose à l'un de nos collaborateurs depuis
qu'il a voulu faire écho à un
communiqué de l'abbé Régis de Cacqueray dénonçant
l'inscription de L'Art d'aimer au programme de
latin de terminale. C'est « une œuvre érotique du poète
Ovide », fulmine le supérieur du District de France de la
Fraternité Saint-Pie X. Lui emboîtant le pas, notre camarade s'est attaqué à « l'école de la
débauche », où les élèves seraient « formés à la
mentalité hédoniste et abortive » en étudiant
« obligatoirement et exclusivement L'Art d'aimer ».
Désinformation
Or, Ovide sera loin d'accaparer toute l'attention des
latinistes de terminale. Illustration d'un totalitarisme sans borne, l'Éducaton
nationale « laisse au professeur la liberté
d'organiser précisément son projet pédagogique » :
outre l'œuvre au programme, seules des thématiques lui sont
imposées ; l'enseignant choisit ses textes, y compris, pour
cette année et la suivante, les extraits de L'Art d'aimer
faisant l'objet « de traductions et analyses
précises ».
Ceux-ci devant être retenus « pour leur importance ou
leur représentativité », les passages distillant quelques
conseils à suivre sous la couette risquent fort de passer à la trappe.
En effet, nous n'en n'avons relevé que deux. Arrêtons-nous sur le
premier, écrit à l'intention des hommes, qui mérite d'être cité in
extenso tant il est sulfureux : « Crois-moi, il ne
faut pas hâter le terme de la volupté, mais y arriver insensiblement
après des retards qui la diffèrent. Quand tu auras trouvé l'endroit que
la femme aime à sentir caressé, la pudeur ne doit pas t'empêcher de le
caresser. Tu verras les yeux de ton amie brûler d'un éclat tremblant,
comme il arrive souvent aux rayons du soleil répétés par une eau
transparente. Puis viendront des plaintes, viendra un tendre murmure et
de doux gémissements et les paroles qui conviennent à l'amour. Mais ne
va pas, déployant plus de voiles (que ton amie), la laisser en
arrière, ou lui permettre de te devancer dans ta marche. Le but,
atteignez-le en même temps ; c'est le comble de la volupté
lorsque, vaincus tous deux, femme et homme demeurent étendus sans
force. Voilà la conduite à suivre lorsque le loisir te laisse toute
liberté, et que la crainte ne te contraint pas à hâter le larcin de
l'amour. Lorsqu'il y aurait danger à tarder, il est utile de te pencher
de toute ta force sur les rames et de donner l'éperon à ton coursier
lancé à toute allure. » (1)
Ces recommandations apparaitront-elles suffisamment explicites
aux yeux d'un abbé fidèle à son vœu de chasteté ? En quête
d'éclaircissements, peut-être dénichera-t-il un manuel d'anatomie
féminine dans la bibliothèque d'Écône, sait-on jamais. À défaut, qu'il
délaisse un instant ses méditations pour s'ouvrir au monde :
une oreille tournée vers les cours de récréation lui livrera bien des
secrets ; au passage, il mesurera combien la poésie d'Ovide
tranche avec la vulgarité ambiante.
Romantisme
Son érotisme tout relatif baigne dans le romantisme, révélant,
par comparaison, la fadeur des aventures d'un soir. « Mes
leçons n'enseignent que les amours légères», prétend le poète. Certes,
ses détracteurs n'y verront qu'un jeu : « Si tu n'as
pas une route sûre et facile pour rejoindre ta bien-aimée, si tu
trouves devant toi une porte verrouillée, eh bien ! Laisse-toi
glisser, chemin périlleux, par la partie du toit ouverte (sur
l'atrium) ; qu'une fenêtre élevée t'offre aussi une route
furtive. Ta maîtresse sera transportée de joie, et saura qu'elle est la
cause du péril que tu as couru pour elle, ce sera le gage assuré de ton
amour. Tu aurais pu souvent, Léandre, te priver de voir celle que tu
aimais ; tu passais l'Hellespont à la nage, pour bien lui
montrer tes sentiments. » Mais l'âme s'en trouve parfois
consumée, brûlée par la passion : « Le sillon ne rend
pas toujours avec usure ce qu'on lui a confié, et le vent ne favorise
pas toujours le vaisseau dans sa course hasardeuse. Peu de plaisirs et
plus de peines, voilà le lot des amants : qu'ils préparent
leur âme à de nombreuses épreuves. Les lièvres que nourrit le mont
Athos, les abeilles que nourrit le mont Hybla, les baies que porte
l'arbre de Pallas au feuillage sombre, les coquilles du rivage ne sont
pas aussi nombreuses que les tourments de l'amour. Les traits que nous
recevons sont abondamment trempés de fiel. »
Forte du soutien de l'académicienne Jacqueline de Romilly, l'association
Défi culturel fustige une œuvre dans laquelle « nos
enfants apprendront que l'inceste est désiré et même que les femmes
aiment être violées ». Ovide multiplie les allusions à la
mythologie, dont on connaît les mœurs douteuses, et confesse avec
désinvolture son aversion toute personnelle pour la pédophilie. Mais
n'est-ce pas de Rome qu'il s'agit ? L'évocation du viol est
ambiguë, comme en témoigne le récit de l'enlèvement des Sabine.
S'appuyant sur une citation tronquée, Défi culturel dissimule toutefois
des nuances significatives : « Quel est l'homme
expérimenté qui ne mêlerait pas les baisers aux paroles
d'amour ? Même si elle ne les rend pas prends-les sans qu'elle
les rende. D'abord elle résistera peut-être et t'appellera
"insolent" ; tout en résistant, elle désirera d'être vaincue.
Mais ne va pas lui faire mal par des baisers maladroits sur ses lèvres
délicates, et garde bien qu'elle puisse se plaindre de ta rudesse.
[...] La pudeur interdit à la femme de provoquer certaines caresses,
mais il lui est agréable de les recevoir quand un autre en prend
l'initiative. » Stigmatisant encore une œuvre
« ouvertement misogyne », l'association relève ses
attaques contre la « race perfide » que
constitueraient les femmes, négligeant cette observation par laquelle
le poète tempère son jugement : « La femme ne sait
pas écarter les feux et les flèches cruelles (de l'Amour) ; je
constate que ces traits sont moins redoutables aux hommes. Les hommes
trompent souvent, les femmes, sexe délicat, peu souvent, et, en
cherchant bien, il n'y a guère de perfidies à leur reprocher. »
Ovide ne craint pas de convoiter la femme de son prochain, ni
d'user de mauvaise foi pour parvenir à ses fins. Son traité n'a rien
d'une apologie de la licence au demeurant, n'en déplaise à des cathos
frustrés (2) assimilant l'amour, de façon exclusive, à un mariage idéalisé. Loin d'encourager
les garçons à siffler les filles, L'Art d'aimer
les exhorte à sortir "le grand jeu" pour séduire leur
dulcinée ; laquelle est invitée à soigner sa féminité, au
mépris de la "parité"... Proclamons-le sans
ambages : ce message n'est pas pour nous déplaire !
(1) L'autre passage "à lire avant de passer au lit" se situe à
la fin du livre III. « Je rougis des enseignements qu'il me
reste à donner », avoue le poète. S'adressant aux femmes, il
leur suggère de choisir la position les mettant le mieux en valeur,
selon les qualités et défauts de leur anatomie.
Les extraits cités sont tirés de la traduction
établie par Henri Bomecque (éd. Librio).
(2) L'expression a choqué. C'est de la polémique (presque) gratuite, nous en convenons.
Mais, généralement, ne nous reproche-t-on pas notre réticence à verser dans ce registre ? 😉
En outre, nous avons seulement saisi la perche qui nous était tendue...
Ce communiqué semble entretenir délibérément
la caricature des rapports de l'Église à la sexualité et l'amour !
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1 octobre 2009
Article publié dans L'Action Française 2000
Le référendum organisé en Irlande le 2 octobre va-t-il
enterrer le traité de Lisbonne ? Peu de sondages l'ont
annoncé, mais rien n'est joué : à une semaine du scrutin, on
comptait encore 20 % d'indécis. Si la Crise explique
l'impopularité du gouvernement, elle pourrait néanmoins profiter au
"oui"...
Appelés à s'exprimer une seconde fois sur le traité de
Lisbonne, les Irlandais en scelleront vraisemblablement le sort le
vendredi 2 octobre. Ce texte apparaît comme « un
simple aménagement du règlement intérieur de l'Union » aux
yeux de Jean-Luc Sauron, maître des requêtes au Conseil d'État. Sur
place, loin de relativiser l'enjeu de cette consultation, le Premier
ministre Brian Cowen évoque « l'une des plus grandes questions
nationales depuis l'indépendance de l'Irlande en 1922 ».
Un vote protestataire ?
À une semaine du scrutin, les sondages confirmaient l'avance
du "oui" : selon une enquête TNS publiée par le quotidien
Irish Times, 48 % des personnes interrogées envisageaient d'approuver
le traité, 33 % s'y déclarant opposées ; restaient 19 % d'indécis. Ces
derniers seront-ils tentés par un vote protestataire ? Le contexte s'y
prêterait, alors que le gouvernement se révèle particulièrement
impopulaire : composé du Fianna Fail (centriste), du Parti démocrate
progressiste et des Verts, il a essuyé un revers lors des élections du
5 juin dernier ; le Fianna Fail n'est plus la première force politique
du pays, fait inédit depuis 1932.
« La crise économique, qui a fortement affecté l'île, explique
en grande partie cet échec électoral des partis au pouvoir », nous
apprend Corinne Deloy (1). « En effet, Brian Cowen a fait voter durant
les derniers mois deux plans de rigueur qui allient hausses d'impôt et
baisses des aides sociales et des retraites. Les traitements des
fonctionnaires ont diminué de 7 % en moyenne en 2008 et l'ensemble des
salaires devraient reculer de 3 % en 2009 (et de 1,6 % en 2010).
L'Irlande a redécouvert le chômage de masse. De 4 % en août 2007, son
taux s'établit à 12,2 % (juillet 2009), soit le plus élevé depuis plus
de quatorze ans, et devrait atteindre 17 % fin 2010. »
La situation pourrait néanmoins profiter au "oui" : « Beaucoup
d'hommes politiques et de partisans du traité de Lisbonne espèrent que
cette crise aura permis aux Irlandais de prendre conscience des
bénéfices que leur rapportent leur appartenance à l'Union européenne,
l'adoption de l'euro ayant certainement préservé l'île celtique d'une
dévaluation et d'un scénario à l'islandaise. » Quoi qu'on pense de ce
discours, force est de constater que l'opinion s'y montre apparemment
réceptive.
Ce référendum sera le huitième organisé en Irlande sur des
questions européennes. Les consultations populaires sont devenues
coutumières en la matière. Pourtant, leur tenue n'est exigée « que dans
l'hypothèse où une [...] disposition [...] modifie fondamentalement le
champ d'intervention ou les objectifs de la Communauté ». Or, poursuit
Laurent Pech (2), « le traité de Lisbonne ne paraît pas entrer dans ce
cadre ». Une analyse évidemment récusée par les souverainistes. Quoi
qu'il en soit, « la constitution irlandaise de 1937 n'autorise pas la
saisine de la Cour suprême à titre préventif » ; aussi chaque
gouvernement préfère-t-il « procéder ainsi systématiquement, plutôt
[...] que d'être accusé de faire fi de la souveraineté
populaire ».
Précédents
Liée au Royaume-Uni par une union économique et monétaire,
l'Eire adhéra à la Communauté économique européenne (CEE) en même temps
que lui en 1973. Cela avec le soutien des deux principales formations
politiques nationales, après une consultation plébiscitant ce processus
à la faveur de 83 % des voix. Dans les décennies suivantes, le pays
profita d'une croissance spectaculaire, mais l'enthousiasme des votants
s'éroda au fur et à mesure qu'ils étaient appelés à approuver de
nouveaux traités : le "oui" recueillit 70 % des suffrages pour l'Acte
unique en 1987, 69 % pour le traité de Maastricht en 1992, 62
% pour le traité d'Amsterdam en 1998, et seulement 44 % pour le traité
de Nice en 2001.
Fallait-il interpréter ce rejet comme l'expression d'une
défiance à l'égard de l'Union européenne ? L'histoire irlandaise se
prête naturellement à de telles analyses. Mais la mobilisation de ce
"peuple d'insoumis" apparut bien modeste, la participation stagnant à
35 %. L'année suivante, à l'occasion – déjà – d'un second référendum,
le traité de Nice fut adopté par 63 % des voix. Auparavant, le
gouvernement irlandais et le Conseil européen avaient veillé à formuler
quelque garantie quant à la neutralité du pays.
Les motivations des nonistes
L'histoire s'est répétée : le 12 juin 2008, le traité de
Lisbonne fut rejeté par 53 % des votants. Le taux de participation
atteignit cette fois 53 % ; « un chiffre raisonnable pour ce
type de consultation en Irlande » selon Laurent Pech. On relativisera
toutefois l'enthousiasme des souverainistes : si l'on en croit
l'Eurobaromètre, en dépit de leur vote, 80 % des "nonistes" soutenaient
l'appartenance de l'Irlande à l'UE. « 22 % de ceux qui ont voté non
l'ont fait parce qu'ils manquaient d'informations sur le contenu du
traité », rapporte Jean Quatremer (3) ; « 12 % pour protéger l'identité
irlandaise ; 6 % pour défendre la neutralité irlandaise ; 6 %
parce qu'ils n'ont pas con-fiance dans les politiciens ; 6 %
pour garder "leur" commissaire à Bruxelles ; 6 % pour refuser
l'harmonisation fiscale ; 5 % pour s'opposer à l'idée d'une Europe unie ; 4 % pour protester contre la politique du gouvernement ; 4 % pour
éviter que l'Union parle d'une seule voix sur les problèmes mondiaux ;
4 % pour protester contre la domination des grands États membres ; 3 %
pour maintenir l'influence des petits États ; 2 % pour éviter
l'introduction du droit à l'avortement, du mariage gay et de
l'euthanasie ».
Les dirigeants européens ont voulu dissiper la plupart des
inquiétudes mises en lumière par ce sondage. Ils entendent exploiter
une "faille juridique" du traité de Lisbonne pour maintenir un
commissaire par État. En outre, des garanties sur le "droit à la vie",
la famille et l'éducation, la fiscalité, la sécurité et la défense ont
été formalisées à l'issue du Conseil européen des 18 et 19 juin
derniers. Abusivement, on parle parfois de dérogations. Mais si ces
"explications de texte" intègrent comme promis le droit communautaire,
elles en éclaireront la teneur pour l'ensemble des États membres.
Le spectre du "non"
Pour l'heure, le spectre du "non" envahit les sphères
officielles. Le 18 septembre, Silvio Berlusconi a prévenu
qu'en cas d'échec du référendum, « nous devrons complètement revisiter
le fonctionnement actuel de l'Europe pour créer un noyau d'États qui
agissent au-delà de l'unanimité ». Le président du Conseil italien nous
a habitués aux déclarations à l'emporte-pièce, hasardeuses et sans
lendemain... Le secrétaire d'État suédois aux Affaires européennes –
dont le pays préside actuellement le Conseil de l'Union – s'est montré
plus réaliste : « Les dirigeants de l'UE s'éloignent de la thèse selon
laquelle le traité de Lisbonne est nécessaire pour un fonctionnement
efficace de l'UE élargie. Le nouveau message est que sans le traité de
Lisbonne, l'UE peut être tout aussi capable d'agir que jusqu'ici. » Et
Mme Maria Asenius d'ajouter : « Nous ne pouvons pas attendre
éternellement une décision à ce sujet. Nous avons besoin d'une nouvelle
Commission pour que les affaires européennes continuent. Avec ou sans
le traité de Lisbonne. Nous n'avons pas le choix. » (4) Le
bon sens reprendrait-il ses droits ?
Refaire de la politique en Europe
Reléguant la Commission au second plan, la Crise a révélé,
nous semble-t-il, le caractère relativement malléable des institutions
européennes. Pierre Lellouche, le secrétaire d'État en charge des
Affaires européennes, prétend d'ailleurs saisir cette « opportunité »,
qui « oblige l'Europe à regarder autre chose que ses institutions ». «
Nous allons pouvoir, dans ce contexte, refaire de la politique en
Europe », a-t-il déclaré jeudi dernier, en conclusion d'un colloque
consacré à l'Europe de la défense. Et de reprendre une citation du
général De Gaulle chère aux souverainistes : « Il ne suffit pas de dire
"Europe, Europe" en sautant comme un cabri ! » Cela tranchait avec la
proclamation assénée dans la matinée par son collègue Hervé Morin,
ministre de la Défense, qui « espère qu'un jour l'Europe sera une
construction fédérale ».... Pour Pierre Lellouche, « la question
fondamentale [...] est celle de la volonté politique ». Laquelle émane
de Paris ou Berlin, et non de Bruxelles.
(1) « Référendum sur la ratification du traité de Lisbonne, 2
octobre 2009 » ; Observatoire des élections en Europe, fondation Robert
Schuman ; www.robert-schuman.org
(2) Dictionnaire critique de l'Union européenne
; Armand Collin, 39,50 euros.
(3) « Irlande : les raisons du non et du
oui » ; bruxelles.blogs.liberation.fr
(4) Entretien accordé à Euractiv Allemagne, 15/09/2009 ;
www.euractiv.de
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